Analyse : Zola, défenseur du peuple ?

 

Comme Emile Zola a écrit les Rougon Macquart et qu’il est devenu célèbre avec son article J’accuse, on le considère habituellement comme un défenseur de la cause populaire.

Par ailleurs, la question qui est ici posée est de savoir si Zola peut être considéré comme un écrivain du XXIe siècle, autrement dit il faudrait se demander si le discours qu’il a pu tenir au XIXe a encore un sens de nos jours ou s’il est dépassé.

 

Avant d’aller plus loin, il conviendrait de se poser deux questions. Notre auteur est-il vraiment le défenseur du peuple que l’on dit et la situation qu’il a décrite existe-telle encore de nos jours ? Commençons par ce deuxième point, qui est sans doute le plus facile.

 

Les Rougon-Macquart : Un vaste tableau cohérent de toute une partie de la population

 

Disons-le d’emblée, le prolétariat du XIXe n’est pas celui que nous connaissons aujourd’hui. L’exploitation systématique (parfois tempérée de paternalisme), le travail des enfants, l’absence de droits et de législation sociale, le labeur dur et dangereux (on pense en particulier aux mines de charbon), le nombre d’heures consacrées au travail dans une journée, la misère, la faim, la maladie, bref tout ce qui a fait le cadre des Rougon Macquart, a été petit à petit battu en brèche par les luttes syndicales pour culminer après la guerre 40-45 par l’instauration de la sécurité sociale, laquelle a garanti un salaire minimum, une aide en cas de maladie, une pension, etc. Donc, la première réaction que nous serions tentés d’avoir, c’est de se dire que la situation décrite par Zola est dépassée et obsolète. Dans cette optique, cela ne voudrait pas encore dire qu’il ne faut plus le lire puisque ses livres continueraient de toute façon à offrir une belle synthèse de ce que fut la vie des classes populaires à un certain moment. Ils continueraient donc à intéresser l’historien, le sociologue et en général tout honnête homme qui se captive pour ce que fut le destin de l’humanité à un certain moment de son évolution. Dans cette optique, cependant, l’œuvre de Zola ne vaudrait plus que comme témoignage du passé, ce qui serait un peu réducteur. En effet, notre auteur n’est pas un historien (il n’étudiait d’ailleurs pas le passé et tentait plutôt de donner un reflet de ce qu’il voyait à son époque) mais un romancier. Il conviendrait donc de l’aborder également sous cet angle esthétique. La somme que représente les Rougon Macquart est tout de même impressionnante et le fait d’avoir voulu consacrer un volume par type de métier (les paysans, les mineurs, les petits artisans, etc.) est déjà en soi extraordinaire. Il y a évidemment du Balzac chez Zola. Il a voulu dresser un vaste tableau cohérent de toute une partie de la population. De plus, l’ensemble offre une structure homogène et qui se tient bien. Ainsi, certains personnages sont récurrents : les enfants d’un héros se retrouvent être les héros du tome suivant ou bien encore un simple comparse devient le personnage central d’un autre livre. C’est donc tout un univers imaginaire que Zola a su créer et déjà rien que pour cette cohérence son œuvre mérite qu’on s’y attarde.

 

De plus, c’est un romancier hors pair, qui sait raconter une histoire et tenir son lecteur en haleine. En effet, s’il avait dit tout ce qu’il a dit sous forme de traité sérieux ou d’essai, le message aurait été le même, mais il y a fort à parier que plus personne ne se souviendrait du nom de Zola. Autrement dit, s’il reste présent dans notre mémoire, c’est parce que c’est un excellent conteur qui a su nous captiver et la plongée qu’il nous offre dans les milieux populaires ne retient notre attention que par le fait que nous sommes emportés par les intrigues racontées. Le lecteur se demande si Gervaise Macquart va parvenir à sauver sa blanchisserie ou si elle va se remettre en ménage avec son premier mari.

 

En résumé, même si on considère que la réalité sociale décrite par Zola n’est plus la nôtre, il faudrait tout de même le lire pour le tableau qu’il est parvenu à dresser d’une situation à un moment donné ainsi que pour ses qualités d’écrivain, lesquelles ont su captiver son lectorat et du même coup faire passer d’autant plus facilement son message.

 

Ces jalons étant posés, peut-on simplifier comme nous venons de le faire et dire qu’il n’y a plus rien de commun entre la vie des classes populaires du XIXe siècle et les nôtres ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Certes, la situation est différente et le misérabilisme décrit par Zola ne semble plus s’appliquer aux classes laborieuses contemporaines. D’abord tout enfant, même de milieu modeste, a la possibilité de faire des études (et donc de sortir de sa condition), nous avons la caisse de chômage, la sécurité sociale en cas de maladie, la pension pour nos vieux jours et en plus le nombre d’heures de travail est scrupuleusement réglementé ainsi que le montant des salaires. Bref, la misère noire décrite par Zola semble bien éloignée. Et pourtant…

 

Et pourtant il ne faut pas être un grand clerc pour comprendre que la situation est en train de changer sous nos yeux. D’abord, la sécurité sociale ne concerne que les citoyens officiellement inscrits dans le circuit du travail. Mais les autres ? Tous ces étrangers illégaux qui vivent dans des conditions inhumaines, entassés à douze ou quinze dans deux pièces. Et ces travailleuses asiatiques qui vivent et dorment sur leur lieu de travail, pour un salaire de misère et qui n’osent pour ainsi dire pas sortir de la cave où on les exploite douze heures par jour ? Et ces ouvriers du bâtiment qu’on engage au jour le jour et qui sont prêts à exécuter les tâches les plus périlleuses pour quelques euros, le tout sans équipement de protection ? Pourtant ce n’est pas exagéré ce que je dis, cela se passe chez nous en Europe, dans toutes les grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille, Bruxelles, Berlin, Madrid. Et je ne parle même pas de ces filles de l’Est qui étaient venues pour trouver un emploi honnête dans le secteur de la restauration et qui se retrouvent dans des réseaux de prostitution dont elles ne sortiront plus jamais. Je n’invente rien, il y a des dizaines de reportages sur ces trafics d’êtres humains et cela se passe pour ainsi dire sous nos fenêtres. Alors, peut-on dire avec assurance que la réalité décrite par Zola a totalement cessé d’exister ? Non, bien entendu et chaque jour qui passe amène son contingent de réfugiés clandestins qui vont survivre dans des conditions épouvantables.

 

Et ce n’est pas tout. Je parle ici des illégaux, mais leur précarité actuelle pourrait bien concerner une bonne partie d’entre nous demain. En effet, les caisses de l’État sont vides et petit à petit chaque citoyen doit consacrer une part plus importante de son salaire pour les soins de santé. Les emplois se font rares, les licenciements sont monnaie courante, le système des pensions lui-même commence à montrer ses limites. À côté de cela, la mondialisation de l’économie nous entraîne dans une spirale du libre échange qui oblige chaque chef d’entreprise à se monter de plus en plus compétitif et donc à mettre la pression sur ses travailleurs. À la fin, exsangue, l’entreprise est vendue à un grand groupe et il faut alors obéir aux desideratas des actionnaires, ce qui se solde par de nouveaux licenciements. Pendant ce temps, les syndicats n’osent plus lever la tête car s’ils déclenchent une grève, cela se soldera par une délocalisation de la firme. Faut-il continuer cette énumération ? Tout le monde connaît la situation. Le libre échange généralisé conduit au démantèlement des règles qui existaient et chaque travailleur se trouve démuni. Sans parler des prix qui flambent : non seulement l’essence, le gaz, l’électricité mais aussi les fruits et les légumes : tout augmente. Des familles avec des salaires moyens commencent à éprouver des difficultés, que dire alors des femmes qui élèvent seules leurs enfants ou de certains pensionnés ?

 

Alors, dans un tel contexte, peut-on encore dire que Zola ne nous concerne plus ? Certes, le prolétariat dont il a dressé le portrait est un peu différent de celui d’aujourd’hui, mais combien de points communs ne peut-on cependant trouver ? Lire Zola semble donc devenu une nécessité et loin d’y chercher la description d’un état passé on ferait mieux de chercher à y lire notre avenir.

 

Il ne serait donc pas mauvais que des écrivains engagés (au sens sartrien du terme) se penchent sur ces nouvelles réalités sociales. Plutôt que de voir la littérature française tourner en rond et se chercher en ratiocinant sur le thème de la page blanche ou de la difficulté qu’il y a à écrire, on préférerait qu’elle se fasse le reflet du monde qui l’entoure. De telles tendances se dessinent, il est vrai et le nouveau roman semble bien mort. De nombreux auteurs ont conscience que des drames se jouent près de chez eux et ils en parlent dans leurs livres. Ces livres, cependant, me semblent plus retracer des destinées individuelles (jeune femme qui se retrouve à la tête d’une famille monoparentale, couple qui adopte un enfant, jeune immigré déchiré entre sa famille et son pays d’accueil) qu’analyser le problème dans son ensemble et l’aborder sur le plan politique ou sociologique. Mais enfin, c’est déjà cela, ces livres existent et ils sont lus. Rien n’empêcherait, cependant, à ce qu’un nouveau Zola ne vienne dresser un tableau vaste et ambitieux de la nouvelle pauvreté, un tableau qui serait aussi exhaustif que possible et qui en peindrait tous les aspects.

 

Zola et sa vision du peuple

 

Maintenant que nous avons démontré que Zola, manifestement, est toujours un auteur contemporain et qu’il ne dépare pas dans la bibliothèque d’un lecteur du XXIe siècle, penchons-nous le point que nous avons laissé en suspens, à savoir : Zola est-il vraiment le défenseur de la cause du peuple comme on le dit toujours ?

 

Pour bien comprendre, il nous faut d’abord revenir en arrière et nous pencher un instant sur l’histoire de la littérature. Au XVIIe siècle, par exemple, la tragédie classique reposait sur des règles strictes et immuables comme les fameuses trois unités (de lieu, de temps et d’action), la versification, le langage châtié, etc. Diderot, avec son drame bourgeois, s’est donné le droit de rompre avec toutes ces conventions. Ainsi, il s’est mis à peindre autre chose que des sujets antiques et s’est penché sur les malheurs domestiques des gens ordinaires. Tentant une synthèse de la tragédie et de la comédie, il veut que son œuvre reflète la réalité (nos vies, en effet, sont souvent faites d’une succession de bonheurs et de malheurs) et pour se faire il met en scène les conflits de la vie quotidienne. Il accorde aussi une grande importance à l’empathie afin d’émouvoir son public, visant par-là une fonction didactique. Après Diderot, ce sera le Romantisme, qui viendra tout bouleverser en donnant la primauté aux sentiments et non plus à la raison. Le mélodrame est bon « si Margot a pleuré » comme disait Hugo. La rupture est donc totale avec la vieille tragédie classique. Il ne s’agit plus de mettre sur scène des sujets nobles et grandiloquents mais d’abord d’émouvoir. La langue employée n’est évidemment plus la même. Aux termes choisis, on préférera le vocabulaire courant. On connaît l’incident de Ruy Blas et les sifflets qui fusèrent dans la salle quand Don Salluste demanda qu’on lui ramasse son mouchoir, terme obscène qui pour certains ne devait pas se trouver dans une œuvre théâtrale. Mais c’est un combat d’arrière-garde et Hugo a gagné la bataille. Désormais, la littérature va quitter les sphères éthérées pour se situer beaucoup plus près de la vie de tous les jours.

 

Le même Hugo, d’ailleurs, dans Les Misérables, se penche sur la destinée du peuple, cette masse anonyme et un peu inquiétante qui est le fondement des nations. Il y a manifestement dans ce roman une première critique des conditions misérables des couches populaires. Ainsi si Jean Valjean se retrouve au bagne, c’est pour avoir volé un pain pour nourrir sa sœur et ses sept enfants. Manifestement, il y a disproportion entre l’acte et la peine et Hugo joue sur les sentiments de ses lecteurs pour tenter une première critique des conditions inhumaines dans lesquelles une partie de la population doit vivre. Car l’homme du peuple n’est pas mauvais en soi. La preuve, une fois revenu à la vie normale, Jean Valjean devient un homme respectable. Patron d’une manufacture, il a maintenant de l’argent, qu’il n’hésite pas à distribuer aux pauvres. Devenu maire de sa ville, il y fera même construire deux écoles. Le message d’Hugo est clair. C’est la misère qui conduit à la délinquance. Il faut faire confiance à l’homme, qui peut être bon en soi.

 

Ceci dit, le peuple, chez lui, peut aussi être inquiétant. On le voit dans l’épisode des barricades : la populace grouillante, impressionnante par sa masse, peut se révolter. Mais on sent chez l’écrivain un assentiment tacite. On a le droit de relever la tête quand un système politique injuste vous opprime, on a le droit de réclamer un peu de dignité et surtout du pain.

 

Mais la roue tourne et l’école romantique va bientôt laisser la place à un autre mouvement, le naturalisme, dont Zola sera le chef de file. Cette nouvelle tendance dénonce les excès larmoyants du romantisme. On ne veut plus des châteaux moyenâgeux, des plaintes de Werther, du lac de Lamartine. Assez de jérémiades et de sentimentalisme, on veut du concret et du réel. Du coup, la littérature se penche sur le peuple, qu’elle considère comme plus « réel » que les chimères romantiques. Illusion, évidemment, car on ne voit pas en quoi le peuple serait plus ou moins réel qu’une autre classe sociale. Mais c’est une idée qui est dans l’air du temps. On a l’impression qu’en ouvrant les portes de la littérature aux classes laborieuses, les romans qui seront écrits dans cette veine seront plus fidèles à ce qui existe que n’avait pu l’être la tragédie classique, par exemple, toute figée dans ses conventions et son langage grandiloquent.

 

Tout cela pour dire que si Zola en arrive à parler du peuple dans son œuvre, c’est moins pour le défendre que pour des raisons internes à l’histoire littéraire. D’ailleurs ce peuple, il ne le défend pas vraiment, il se contente de l’observer. Il n’y a pas véritablement de revendication politique, dans les Rougon Macquart (sauf peut-être dans Germinal où il est question de grèves), mais plutôt une longue description, par ailleurs assez morbide et pessimiste, des travers de la classe ouvrière. On dirait que pour faire plus réel, Zola se complait dans des portraits scabreux. Le langage employé est souvent l’argot, avec la vulgarité qu’il implique et cela pour mieux rendre la situation décrite. Évidemment, c’est une première en littérature et on est loin des beaux alexandrins du XVIIe et même de la phrase ample et souple d’Hugo. Ici, on est volontairement dans le trivial et le vulgaire.

 

On peut dire que Zola se complait dans les bas-fonds et plus les situations décrites sont sordides, plus il a l’impression d’avoir atteint son but, qui est de représenter la réalité. On pourrait donc dire que par sa démarche il est plus proche d’Eugène Sue que de Vallès, par exemple, qui lui vient vraiment du peuple et tente de remédier à ses misères en tenant des propos de nature politique.

 

Zola, ce bourgeois, n’étudie le peuple que pour atteindre à une certaine réalité. Car c’est bien le but qu’il assigne à la littérature. Le meilleur moyen d’y arriver consistera à introduire dans l’art les méthodes des sciences expérimentales (un peu comme Claude Bernard l’avait fait pour la biologie). Pour Zola, le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur. Comme observateur, il aura remarqué dans la société un sujet digne d’être traité (par exemple l’alcoolisme). À partir de là, il devra se poser des questions : cet alcoolisme est-il inné ou bien est-il acquis ? Vient-il en ligne directe des parents ou bien est-ce le milieu dans lequel on est plongé qui vous rend alcoolique ? Il place donc son personnage dans les conditions requises et il observe. Évidemment tout cela n’est qu’un leurre, puisqu’il est clair que l’auteur a au départ une idée préconçue (le caractère héréditaire de l’alcoolisme par exemple). Tout son roman tendra donc à prouver sa thèse initiale. Ainsi, dans L’Assommoir, l’héroïne qui était pourtant parvenue à établir un petit commerce (blanchisserie) et à s’en sortir financièrement, se mettra à boire par atavisme familial dès qu’elle rencontrera des difficultés. Son comportement mettra bien entendu son affaire en péril et la conduira à la déchéance la plus abjecte et même à la mort.

 

Évidemment, Zola devra essuyer beaucoup de critiques et sa conception de la littérature ne fera pas l’unanimité, loin s’en faut. On reprochera au naturalisme son trop grand matérialisme, mais aussi sa théorie du déterminisme (qu’il s’agisse de déterminisme héréditaire ou de déterminisme de l’environnement) qui est pour le moins un peu trop simpliste et qui ne laisse aucune possibilité à l’homme d’opérer des choix et donc de montrer qu’il est un être libre. En un mot, certains reprocheront à notre auteur d’avoir étudié l’homme comme s’il s’agissait d’un vulgaire animal.

 

D’autres au contraire, voyant le fossé qui sépare les classes dirigeantes aisées des classes laborieuses, militeront en faveur de L’Assommoir ou de Germinal. Ceux-là se rendent compte que le capitalisme crée des inégalités scandaleuses et ils brandiront les livres de Zola comme des témoignages éclairants des misères populaires.



Mais revenons au rapport entre Zola et le peuple. Comme on l’a vu, si ce bourgeois a décidé de placer les travailleurs manuels au centre de son œuvre, c’est avant tout avec l’intention de « faire » plus réaliste. Ses préjugés sur l’hérédité, outre le fait qu’ils sont particulièrement simplistes, semblent finalement justifier la position subalterne et la déchéance de cette classe sociale qu’est le prolétariat. Sur un plan strictement littéraire, l’auteur, pour renforcer ses dires, s’est cru obligé de créer des filiations entre les différents personnages de ses livres. Ainsi, tels les Atrée dans l’Antiquité, les Rougon Macquart forment une lignée maudite et de père en fils ou de mère en fille et nous suivons leur inéluctable destin, fait de misère et de déchéance. Si ce déterminisme génétique et biologique débouche sur un fatalisme résigné(1), et si Zola se contente surtout de décrire plutôt que de proposer des solutions (ce que faisait Hugo, finalement), il a cependant permis la création de cette vaste fresque que constitue l’ensemble des Rougon Macquart, digne de la Comédie humaine de Balzac (mais limitée, cependant, à une seule classe sociale). Il existe donc, au sein de sa propre œuvre, une sorte d’intertextualité voulue par l’écrivain lui-même, intertextualité qui sera encore renforcée par l’idéologie des lecteurs eux-mêmes. En effet, selon qu’il est de droite ou de gauche, le lecteur abordera Zola avec ses propres préjugés et il finira par y voir ce qu’il a envie d’y trouver.

 

Un autre point qui prouve la distance qui existe entre l’écrivain et son sujet, c’est la langue employée. Pour que son œuvre paraisse plus réaliste, il la truffe littéralement de termes populaires voire argotiques. Il renforce encore cette approche en incorporant dans son texte des « dictons » populaires, qu’il fait dire à ses personnages. Il ne parle donc pas du peuple dans un langage châtié, mais il fait parler le peuple. Si l’effet de réel est atteint, une distance demeure entre l’auteur et ses héros. En effet, quand le narrateur s’exprime en « il » (narrateur extradiégétique, comme disait Genette), il emploie le langage de sa classe sociale, mais quand il fait parler ses personnages, il met dans leur bouche des propos assez crus et parfois même vulgaires(2).

 

Le point suivant qui prouve que Zola conserve une certaine distance envers la classe sociale qu’il décrit, c’est l’humeur moqueuse dont il fait preuve à certains moments. Par exemple, au chapitre un de L’Assommoir, l’auteur nous décrit une bataille entre deux femmes dans un lavoir. Ce combat a quelque chose d’épique et de grandiose (en tout cas il est vécu comme tel par les protagonistes de la scène), mais Zola refuse toute grandeur à l’événement : il s’agit de deux femmes et non de soldats, on se bat avec des battoirs à linge et non avec des armes, le combat se termine par une fessée et non par la mort d’un homme et de plus un déshabillage forcé vient donner une touche érotique qui s’accorde bien mal avec la grandeur d’une rixe classique(3).

 

Maintenant, il conviendrait de souligner l’ambivalence dont fait preuve notre auteur. D’un côté les couches populaires semblent condamnées, par atavisme, à rester dans leur misère (et Dieu sait si celle-ci est noire et comme Zola se complait à la décrire, non sans un pincement au cœur il est vrai), mais de l’autre elles auraient droit, cependant, au plaisir. C’est comme si l’écrivain avait été si loin dans la description horrible de la condition ouvrière (ramenant l’homme à une sorte d’animalité première) qu’il se rendait compte lui-même qu’une telle existence n’était pas possible et que tous ces gens avaient bien mérité un peu de bonheur. Ainsi il y a des fêtes chez ces gens pauvres, des repas improvisés ou au contraire prévus d’avance. On se retrouve entre voisins ou avec les membres de sa famille et cela donne de grands banquets où le vin coule à flot et où on peut, pendant quelques heures, savourer l’existence et retrouver sa dignité d’homme. Mais à peine Zola a-t-il concédé ces quelques moments de joie, que la situation se retourne. Le repas de fête se transforme en orgie paillarde. De plus, il n’était pas très raisonnable de dépenser ainsi son argent à festoyer alors que cet argent fait cruellement défaut. Il n’est pas bon de jouer à la cigale alors qu’on ferait mieux d’imiter la prévoyance de la fourmi. Du coup, les lendemains seront durs. Les problèmes pécuniaires vont surgir, suivis de la ruine et de la déchéance. C’est comme si le petit instant de bonheur que les héros se sont accordés (et qui étaient légitimes aux yeux mêmes de Zola) était la cause de leur dégringolade. L’abandon au plaisir est donc sévèrement condamné, qu’il soit de nature alimentaire (les repas gastronomiques dispendieux), qu’il concerne les boissons (on commence par boire un peu et on tombe dans l’alcoolisme, source de toutes les perditions) ou la vie sexuelle (à force d’entretenir des relations avec n’importe qui, on se retrouve enceinte ou on fait ménage à trois ou le couple se sépare, bref les coucheries sont à l’origine de bien des malheurs). L’homme (ou la femme) s’il (elle) avait été sage, aurait donc dû refuser son plaisir et mieux gérer sa vie, il (elle) ne serait pas tombé(e) aussi bas qu’il (elle) est tombé(e).

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que la morale affichée ici par Zola semble particulièrement réactionnaire et reflète bien le milieu dont il est issu, à savoir la bourgeoisie. Lui donc qui en était arrivé à plaindre la dure condition ouvrière suite aux pages atroces qu’il avait écrite et qui avait concédé quelques instants le droit au plaisir, le voilà qui retourne aussitôt sa veste pour voir dans cet abandon au plaisir une des causes fondamentales de la déchéance des classes populaires. À la limite, ce qui leur arrive n’est que justice car ils n’ont pas voulu gérer leur vie intelligemment. Nous sommes donc en présence d’un double paradoxe :

- Zola décrit tellement bien le malheur des classes laborieuses qu’on s’imagine qu’il va les plaindre et les défendre (il le fait aussi, certes), mais l’instant d’après il les condamne fermement et voit dans leur comportement la cause de leur déchéance.

- Zola qui fondait sa théorie sur le déterminisme biologique (caractère atavique et héréditaire de l’alcoolisme, par exemple) rend finalement les classes travailleuses responsables de leur malheur : c’est leur intempérance qui est la cause de tout.

 

Un autre point qui marque la distance entre le romancier et son sujet, c’est l’absence de grandeur qu’il prête au peuple. Il y a loin d’une Gervaise Macquart au Jean Valjean de Hugo. Rien de commun non plus avec les héros de Vallès. Car chez les Romantiques, même les brigands et les voleurs ont souvent leur grandeur (leur code d’honneur de truands par exemple) et chez Vallès on sent que la révolte n’est jamais loin, révolte qui va permettre de retrouver une certaine dignité. Chez Zola, tout est sombre au contraire et ses descriptions se complaisent dans l’immonde, au point de heurter le lecteur. Quelque part, donc, loin de rendre son sujet sympathique, il provoque un rejet spontané. De plus, si on y regarde bien, la solution qu’il propose n’est pas d’ordre politique (demander aux dirigeants d’améliorer les conditions de vie), éthique (est-il normal de laisser une partie de l’humanité dans une telle fange ?), culturel (l’instruction n’améliorerait-elle pas les comportements ?) ou économique (la cause se ce malheur se trouve dans le système capitaliste, qui permet l’exploitation du plus grand nombre par quelques privilégiés). Non, la solution qu’il préconise, (sans vouloir ici entrer dans une étude de type marxiste) c’est l’épargne, autrement dit la quintessence même de l’esprit bourgeois. Ainsi Gervaise, dans L’Assommoir, a comme rêve d’ouvrir une blanchisserie. Elle y parviendra et c’est à cause de sa vie dissolue (et de son atavisme qui la conduit vers l’alcool) qu’elle perdra tout. Si elle avait continué à gérer habilement son affaire, elle aurait continué à s’en sortir et à être respectable et respectée (au contraire elle finira affamée et prostituée). En d’autres termes, on peut dire que pour Zola la solution qu’il préconise consiste à sortir de son état d’ouvrier pour se faire bourgeois, autrement dit de rejoindre la classe sociale dont il est lui-même issu (son père, d’origine italienne, était ingénieur)(4). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une telle réflexion n’envisage pas l’entièreté du problème et ne prend pas le peuple dans son ensemble mais qu’elle préfère suggérer des remèdes individuels : une ouvrière, Gervaise, pourrait s’en sortir en ouvrant une blanchisserie. Mais tous les autres ? En outre, notre auteur ne dénonce pas vraiment l’exploitation systématique organisée par le grand capital, il préfère parler de l’alcoolisme et rejeter la faute sur les miséreux. S’ils ne s’en sortent pas, c’est par manque de travail et d’acharnement personnel. On avouera que de tels propos reflètent plus la morale bourgeoise (telle qu’on la rencontre encore aujourd’hui : « ces chômeurs, ils n’ont qu’à se secouer et trouver du travail et s’ils n’en trouvent pas, qu’ils fondent leur propre entreprise ») qu’ils ne constituent une réflexion politique sérieuse.

 

Si on veut aller plus loin encore (mais ce n’est ici qu’une hypothèse qui devrait être vérifiée par une lecture approfondie et complète des Rougon Macquart), on pourrait dire que le thème de l’alcoolisme qui est mis à l’avant plan de L’Assommoir cache en fait la crainte que des ouvriers « éméchés » ne soient plus enclins à déclencher des émeutes ou des grèves. Quelque part, on dit donc : l’ouvrier est malheureux parce qu’il boit (comprenez : s’il n’avait pas bu il aurait pu ouvrir un commerce et devenir un bourgeois respectable), c’est en partie de sa faute (il aurait pu ne pas boire) mais en partie seulement (influence de l’hérédité). Parler de son alcoolisme, c’est à la fois oublier de parler du problème de fond (l’exploitation capitaliste) et mettre sur le devant de la scène la crainte majeure : que cet alcoolisme ne pousse le peuple, devenu partiellement inconscient, à se révolter. Dans un tel contexte, l’œuvre de Zola serait encore plus moralisatrice que je ne l’ai souligné plus haut. Le véritable message serait de détourner les masses populaires de la boisson en leur en montrant tous les méfaits afin d’endiguer le risque d’uns révolte généralisée. C’est sans doute aller trop loin que de raisonner ainsi, mais avant de rejeter d’emblée cette hypothèse, reconnaissons tout de même qu’elle cadrerait bien avec le Zola moralisateur que nous avons décrit plus haut.

 

Conclusion

 

À la question de savoir si au XXIe siècle un écrivain pourrait encore parler des conditions des gens pauvres, la réponse est évidemment oui, puisque le capitalisme galopant et la mondialisation de l’économie que nous connaissons, basés l’un et l’autre sur la compétitivité et le libre-échange, conduisent manifestement à une paupérisation d’une importante tranche de la population. La littérature pourrait donc trouver là non seulement un sujet d’étude intéressant, mais une matière digne de contestation. Car la littérature, c’est aussi la vie, elle est indissociable du monde qui la produit, dont elle reflète les tendances, mais qu’elle peut aussi critiquer. Car si elle ne le fait, qui le fera ?

 

Quant à Zola, considéré par beaucoup comme l’écrivain du peuple (la gauche continue à l’encenser dans ce sens tandis que la droite le méprise et ne le lit pas), nous avons vu qu’il y avait lieu de nuancer cette affirmation. Il a surtout parlé du peuple dans un contexte littéraire précis (le naturalisme), afin de faire plus vrai. Pour le reste, notre auteur, s’il a pris conscience de la misère des classes laborieuses et s’il a très bien dépeint leur mode de vie, n’a pas vraiment tenu un discours politique réclamant un changement. Au contraire, son point de vue semble celui d’un bourgeois et le seul conseil qu’il donne à tous ces malheureux, c’est de quitter leur milieu social pour rejoindre la bourgeoisie en en adoptant les valeurs (épargne, refus de plaisirs, travail acharné).

 

Pour terminer, laissons-là Zola et tentons d’élargir le débat. La littérature, du moins la littérature française, après s’être égarée du côté du nouveau roman (absence d’intrigue), a trop tendance, ces derniers temps, soit à miser sur les romans à succès (style Nothomb) soit à se replier sur l’auto fiction. L’auteur raconte sa vie (à la limite sa vie quotidienne) et parle surtout de lui-même. Il serait peut-être temps de sortir de cette impasse et de se rendre compte que le monde qui nous entoure est particulièrement inquiétant. Pour la majorité des gens, il y a inadéquation entre leurs aspirations personnelles et une société qui mise tout sur la consommation des biens de production. Devant un tel matérialisme, tous les rêveurs et tous les poètes vont déjà rester en marge car ils ne vont pas trouver de concordance entre leur moi profond et le monde qui les entoure. Tous ceux qui aspirent à un peu de verdure et à une planète propre ne vont pas non plus trouver leur compte dans cette société qui détruit tout pour produire chaque jour d’avantage. Enfin, les gens ordinaires, qui voudraient bien pouvoir consommer comme la publicité les invite à le faire (créant en eux des besoins qu’ils n’avaient pas, hier), se retrouvent de plus en plus pauvres et ne peuvent donc pas non plus assouvir leurs désirs. Bref, à partir du moment où une majorité de citoyens ne se retrouvent pas dans le type de société où ils sont obligés de vivre, il serait peut-être temps que la littérature sorte du cocon dans lequel elle s’est enfermée pour dénoncer le monde de plus en plus inique et injuste qui nous entoure.

 

Certes, la littérature n’est pas que cela, mais elle est cela aussi (or, ces derniers temps, elle est restée en marge des problèmes contemporains, sauf Houellebecq, peut-être, qui, dans La Possibilité d’une île donne une description particulièrement sombre et sans illusion de notre monde contemporain). Il faut aller à l’étranger pour voir des auteurs comme Yasmina Khadra (voir L’attentat, qui aborde les relations israélo-palestiniennes) ou Mahmoud Darwich (sur la défense des droits des palestiniens) se pencher sur les problèmes contemporains et en nourrir leur œuvre.

 

Maintenant, il convient de nuancer. La littérature n’est pas qu’une tribune politique. Mahmoud Darwich l’avait bien compris. S’il est devenu célèbre par son discours politique et par ses poèmes engagés (exemple : L’Arabe), il a su aussi, à un certain moment, revenir vers des sujets plus personnels et plus tendres. Ainsi, plutôt que de simplement revendiquer un État palestinien, il a préféré parler avec le cœur de la Palestine de son enfance (il a vécu de nombreuses années en exil) et décrire les champs d’oliviers ou nous faire sentir l’odeur du pain que sa mère cuisait. Ainsi, tout en revenant à des thèmes plus intimistes, il nous fait vivre de l’intérieur cette Palestine qu’il aimait tant. Sans le savoir, cette approche plus sentimentale contient aussi un pouvoir de révolte car le lecteur qui lit de tels poèmes finit par se poser des questions sur la situation politique de la Palestine.

 

Mais le sujet de cet article n’est pas Darwich. Si je le cite, c’est pour faire comprendre qu’une littérature engagée n’est pas synonyme de simple revendication politique (une telle littérature, trop ancrée dans l’éphémère et l’événementiel, ne survivrait pas aux événements qui l’ont fait naître). Elle peut être intimiste tout en dénonçant le monde ambiant. Il suffit pour cela qu’elle mette le doigt sur l’hiatus qui existe entre les aspirations de l’auteur et l’univers dans lequel il lui faut bien vivre. La littérature doit permettre de rêver en mettant les revendications personnelles au premier plan et en tentant de trouver un compromis acceptable entre l’individu et la société qui l’opprime. Finalement, c’est cela, écrire : tenter de survivre en hurlant son point de vue personnel tout en créant des mondes imaginaires où ce point de vue parviendrait à s’exprimer.

 

Non seulement il faut donc continuer à lire Zola, mais il faut espérer que d’autres auteurs reprendront le flambeau et pousseront plus loin qu’il ne l’a fait la dénonciation d’une société qui néglige l’individu au point de conduire un certain nombre de citoyens dans une misère matérielle certaine.

 

 

(1) Fatalisme résigné mais aussi désapprobateur. Par exemple, dans L’Assommoir, si Gervaise tombe dans la déchéance, c’est parce qu’elle s’est mise à boire. Eût-elle eu une autre attitude qu’elle n’en serait pas arrivée là. Acte insensé, donc que celui de boire, mais acte conditionné par la génétique. On n’en sort pas et on a l’impression que Zola avoue que la situation est désespérée et qu’elle le restera.

(2) Notons que par l’emploi systématique du style indirect libre (qui permet de connaître les pensées intérieures des personnages ou leurs propos), la limite entre la parole du narrateur et celle desdits personnages tend à s’estomper ce qui fait que le lecteur ne sait plus trop qui parle, de l’auteur ou des héros. Cette confusion n’a sans doute pas été voulue par Zola, qui se retrouve ainsi « piégé » par ses propres personnages et c’est ce qui explique sans doute qu’on a pu croire qu’il était lui-même fort proche du peuple dont il racontait la vie.

(3) Voir Jacques Dubois, L’Assommoir de Zola, société, discours, idéologie, Larousse Université, 1973, page 30 et suivantes.

(4) Même s’il ne faut pas perdre de vue qu’à la mort de son père la famille connaîtra de graves difficultés financières. Ainsi Émile, recalé deux fois au baccalauréat, renoncera à poursuivre ses études pour ne pas être une charge pour sa mère. Il connaîtra des débuts difficiles, avant de travailler comme journaliste puis de vivre de ses romans. Il semblerait que cette « deuxième ascension » sociale (retrouver une certaine aisance après l’avoir perdue) due à son seul travail, ait profondément influencé sa conception des rapports sociaux.

 

Jean-François Foulon

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