Interview. Gilles Paris, Le Vertige des falaises

Elles sont trois, Marnie, sa mère et sa grand-mère. La petite fille est avant tout libre, un peu effrontée et solitaire, garçon manqué mais tout n'est chez elle qu'une manière de survivre au monde hostile qu'elle a fait sien et qu'elle ne voudra jamais quitter : son île, où domine une improbable demeure de verre et d'acier qui écrase tout de sa transparence. Sa mère est alitée, vit enfermée dans sa chambre et attend que la mort vienne la délivrer, autre manière de résister au monde. Et sa grand-mère, dame patronnesse, qui est à la fois d'une grande dureté face au monde et affable d'une douceur avec sa petite fille, comme si elle regrettait de ne pouvoir être elle... 
Le roman de Gilles Paris, Le Vertige des Falaises, s'ouvre sur l'enterrement du père, enfin, le dernier homme laisse l'île aux femmes et les libère. Ne reste plus entre elles qu'un lourd secret, qui sera transmis au terme d'une quête existentielle par laquelle Marnie va, pour ainsi dire, assumer et "venger" le destin des femmes de la famille. 
Mais quelle incroyable pesanteur, et quelle maîtrise de la dramaturgie romanesque qui permet à Gilles Paris de prendre son lecteur, un peu dérouté au départ par le changement de ton par rapport à ses romans précédents, et sans lui laisser le temps de comprendre il s'éprend de cette petite Marnie et de son destin improbable. 

Si vous donnez le plus souvent la parole à des enfants, c'est la première fois que vous "incarnez" une toute jeune fille. Comment s'est passé cette transition ?

J’ai écris ce roman dès avril dernier, mois où j’ai assisté à la projection du film de Claude Barras Ma vie de Courgette adapté de mon second roman Autobiographie d’une Courgette. J’ai vécu en parallèle deux aventures inouïes, le parcours de cette petite Courgette à travers les festivals de Cannes, Annecy, Angoulême puis dans le monde entier, et de Marnie, l’héroïne du vertige des falaises. D’autre part, l’idée de faire grandir mes personnages m’est apparue très vite comme un risque à prendre, une urgence même. Ne pas être là où l’on m’attend.

 

Nouveau roman au bord de l'eau, cette fois-ci vous imposez le climat d'un huis-clos dans un vaste espace qui hurle la liberté. Quel est le poids du décor dans votre roman ?

Glass, la maison en verre et en acier est plus qu’un décor, c’est un personnage à part entière, aussi opaque, parfois transparent, et dur comme les femmes de ce roman à qui les hommes n’épargnent rien. Je me suis inspiré de ces constructions des années 60 qui ont révolutionné l’architecture en Californie.


Votre roman nous transpose dans une ambiance assez sombre, et inhabituelle pour vos lecteurs. Un nouveau Gilles Paris plus hitchckokien avec sinon une enquête du moins une ambiance et un mystère ?

En effet, moins d’humour, plus sombre comme un roman noir, avec toutefois un personnage résilient qui avance malgré tout, l’intrigante Marnie qui en sait trop. Une sorte d’hommage aux films d’Alfred Hitchcock, particulièrement quand il adapte Rebecca de Daphné du Maurier. Prudence, l’intendante, rappelle d’ailleurs la Mrs Denvers de Rebecca


Votre mystère est d’autant plus fort qu’il est sous les yeux de tous et pourtant bien caché. Comme Barrès parlait d’un "mystère en pleine lumière". Comment avez-vous travaillé votre écriture pour atteindre un tel résultat ?

Le style est venu naturellement, des chapitres plus courts, l’envie de tenir le lecteur en haleine. Je souhaitais une longue chute, distiller les révélations sur une centaine de page, avec le désir que le lecteur s’arrête à chaque révélation et se dise "oh non !", et qu’il ne soit pas au bout de ses surprises. Je pensais aux diaboliques dénouements des romans d’Agatha Christie qui elle aussi semait de nombreux petits cailloux avant de révéler l’invraisemblable. Et bien sûr aux premiers films de Night Shyamalan, Sixième sens et Signes, deux films très évocateurs.


Dans L'été es Lucioles, vous écriviez : "Grandir, un drôle de verbe." On retrouve cette vérité dans "le Vertige" mais avec une composante nouvelle : Marnie toute petite qu'elle soit est déjà une grande, dans ses attitudes et ses paroles. Est-ce votre "enfant enfoui" qui grandit lui-même ?

C’est ma part d’ombre que j’avais très envie d’exprimer. Enfant, j’ai planté un compas dans le dos d’un autre élève qui m’agaçait. Je suis plutôt d’un naturel optimiste, presque naïf par moment, mais je cache une certaine violence derrière mes sourires et mon air altruiste.

 

Il y a décidément quelque chose de pourri chez les adultes pour vous. Vous a-t-on diagnostiqué un syndrome de Peter Pan ?

Personne n’est conçu en un seul bloc, et d’un moment à l’autre tout peut basculer. Je garde en moi cette part d’enfance comme un bouclier devant l’adversité, j’ai un monde intérieur très riche qui me protège, mais je sais que je suis capable de tout. Du meilleur comme le pire. Et je suis loin d’être le seul.

 

Marnie est plus vieille que vos précédents personnages. Vous poursuivrez cette évolution dans votre prochain livre ?

Oui, absolument. Je pars d’ailleurs fin juin en Italie pour démarrer mon nouveau roman. L’amour sera au cœur de cette nouvelle histoire, sous toutes ses formes avec beaucoup plus de personnages et vu du point de vue d’une nouvelle adolescente, très différente de Marnie…


Propos recueillis par Loïc Di Stefano

Gilles Paris, Le Vertige des falaises, Plon, avril 2017, 256 pages, 16,90 eur

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