Interview - Olivier Philipponnat & Patrick Lienhardt, à la recherche d’Irène Némirovsky

En 2004, lorsque Irène Mémirovsky, morte en 1942 à Auschwitz, reçoit le Prix Renaudot à titre posthume, les lecteurs redécouvrent un écrivain qui eut son heure de gloire dans les années 1930. Puis des inédits furent retrouvés et publiés. Manquait une biographie replaçant l’immense talent d’Irène Némirosky dans la société intellectuelle européenne d’avant-guerre.

 

 

— Irène Némirovsky a publié une dizaine de romans au cours des années 1930 et, parallèlement, elle a publié des nouvelles dans un certain nombre de revues aujourd’hui réputées de droite. Elle est tout autant reconnue par Cocteau que par Brasillach qui, pourtant, ne se fréquentaient pas. Comment expliquez-vous cela ? Par l’universalité de son talent ?

Olivier Philipponnat – Tout d’abord, précisons que David Golder n’est pas le premier roman qu’Irène Némirovsky a publié, mais le premier à avoir eu du succès. D’un point de vue strictement littéraire, les précédents ouvrages sont de moindre valeur.

En 1930, David Golder rencontre un succès considérable. Il est donc naturel qu’il intéresse tous les publics – de Cocteau à Brasillach, effectivement, pour le dire vite. C’est de l’intérêt pour un écrivain de talent, un intérêt avant tout littéraire. Quant à l’opinion politique des journaux dans lesquels elle a écrit à partir de 1932, c’est tout à fait secondaire. Cette question est venue après, comme un faux procès. En réalité, elle ne s’en préoccupait pas : elle en avait besoin pour vivre, tout simplement. Et elle publiait dans Gringoire, en effet, mais aussi dans Marianne, hebdomadaire classé à gauche et dirigé par Emmanuel Berl.

Patrick LienhardtDans l’entre-deux guerres les clivages politiques jouaient peu lorsqu’il s’agissait de littérature. Paulhan pouvait faire cohabiter sans problème Maurras et Aragon dans le même numéro de la NRF, et les pages littéraires du quotidien l’Action française étaient réputées parmi les meilleures de l’époque. Lues même par des gens de gauche, on y saluait aussi bien le talent de Proust que celui de Bernanos.

 

— Comment expliquez-vous le succès de David Golder ?

OP – Simplement et mystérieusement. Simplement, parce que les premiers lecteurs – les critiques, donc – ont été stupéfaits que l’auteur soit une jeune femme qui n’était pas française, qui n’avait que vingt-six ans – vingt-trois ans lorsqu’elle l’a entrepris – et qui s’exprimait dans un style violent, très noir, très rapide, un peu à la Paul Morand – mais peut-être plus cru que Morand. Beaucoup de critiques n’ont pas voulu croire qu’une jeune femme avait écrit ce roman. Même Grasset, à la réception du manuscrit, ne pouvait s’imaginer qu’il s’agissait d’une jeune femme. Lorsque Irène Némirovsky s’est présentée dans son bureau, il n’en revenait pas. Le succès est venu, d’une part, de ce phénomène.

L’explication plus mystérieuse, c’est le génie du style. Nous avons eu accès à tous les brouillons de ce roman exceptionnel : on voit bien qu’Irène Némirovsky part d’une histoire autobiographique, très romanesque, un peu fleur bleue, puis qu’elle se censure, se rature, et réalise finalement quelque chose de beaucoup plus nerveux. Il en ressort un texte complètement abouti, qui a été immédiatement repris par le théâtre et le cinéma. À la première lecture, on est d’ailleurs surpris par son aspect très théâtral.

 

— Elle est connue, reconnue, et pourtant elle ne parviendra pas à être naturalisée. Vous avez une explication ?

PL – Un dossier a été déposé au milieu des années 1930, puis le succès littéraire l’a amenée à se concentrer sur son œuvre, sur son travail. Le contexte politique de l’époque s’est ensuite brutalement dégradé et lorsqu’elle a refait des tentatives plus sérieuses, à la fin des années 1930, il était trop tard.

OP – L’année 1934 était passée par là et la politique de naturalisation avait été revue à la baisse. Pourtant, Irène Némirovsky avait des appuis prestigieux dans le milieu littéraire. Les dossiers étaient présentés par des écrivains de renom. Le fait que certaines des pièces administratives à produire aient pu manquer peut également, et tout bêtement, expliquer que le dossier ait été refusé plusieurs fois.

PL – L’état civil de ses parents et grands-parents ayant probablement été détruit pendant la révolution russe, son dossier restait incomplet. Mais là encore, il y a un côté mystérieux. Nous ne saurons jamais pourquoi la naturalisation lui a été refusée.

OP – Dans une nouvelle de 1938, intitulée « Espoirs », elle a mis en scène cette angoisse, celle de deux émigrants russes menacés d’expulsion. Son angoisse. Ce qui est terrible, c’est que son dossier a été recalé en 1939, au début du mois de septembre. La guerre a ensuite été déclarée, et tout est devenu plus difficile.

 

— Il y a l’histoire d’Irène, mais aussi celui de sa famille, qui est très romanesque : un milieu aisé, la révolution, le départ de la Russie pour la Finlande, puis l’arrivée en France…

PL – L’intérêt de consulter, comme nous l’avons fait, l’intégralité des brouillons inédits, c’est justement de se rendre compte que son œuvre, même si elle n’est pas autobiographique, part toujours de son vécu. Comme vous l’avez rappelé, c’est la naissance dans le milieu juif russe, assez aisé, la fuite en janvier 1918, un an passé dans un petit village de Finlande… Tout cela a nourri son œuvre.

 

— Irène meurt en déportation ; ses filles sont plus ou moins prises en charge par les éditions Albin Michel ; des romans ressortent dans les années 1950, puis plus rien ; des nouvelles paraissent en 2000, mais passent quasiment inaperçues. En 2004, sort Suite française qui obtient un succès retentissant. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

PL – Élisabeth Gille et Denise Epstein, les filles d’Irène Némirovsky, avaient quelques scrupules à ouvrir ce gros manuscrit qu’elles avaient transporté depuis si longtemps. Des années durant, elles ont cru qu’il s’agissait d’un journal. À la suite d’un dégât des eaux, Denise a failli perdre le manuscrit ; elle a décidé de le transcrire et s’est alors rendu compte qu’il s’agissait d’un roman considérable. Pensant qu’il était inachevé, elle n’a pas souhaité le publier. Mais Myriam Anissimov, la biographe de Romain Gary, a su la convaincre de confier le tapuscrit à son éditeur.

OP – Une chose est certaine : ce livre était conçu, à terme, pour être publié. Il n’était pas terminé, mais Irène Némirovsky l’écrivait en vue d’une publication. Lorsque leur père a remis le manuscrit aux filles – au moment où lui-même était arrêté –, il leur a demandé d’en prendre soin. Dans son esprit, sa femme devait revenir pour le terminer.

De plus, son mode d’écriture est tel que l’on ne doit pas parler d’inachèvement, mais d’état provisoire. Irène Némirovsky écrivait plusieurs versions d’un même roman. C’était une habitude chez elle de reprendre plusieurs fois le même livre avant de le publier. L’état du texte que nous connaissons de Suite française est donc abouti, même s’il aurait donné lieu à une autre version. On peut donc dire que Suite française, tel qu’il est paru en 2004, est une version du roman – le manuscrit contient en outre des variantes assez notables. Mais elle avait déjà une vision globale de l’œuvre.


© Louis Monier


— Au-delà du prix Renaudot, décerné pour la première fois à titre posthume, comment expliquer le succès de ce livre ?

PL –Nous en avons parlé des dizaines de fois et nous ne savons toujours pas. Peut-être cette forme plus traditionnelle de littérature trouve-t-elle finalement un plus fort écho auprès du grand public que l’autofiction, qui est tellement à la mode…

OP –Il peut y avoir beaucoup d’explications. Le fait que le livre ait été entouré d’une histoire, celle de la récupération du manuscrit, a forcément contribué à l’aspect émotionnel de sa publication. En outre, le texte est à la fois un brouillon et extraordinairement abouti… ce qui le rend très singulier. Enfin, il s’agit de l’une des rares œuvres de fiction sur l’Occupation écrite vraiment « à chaud ». Irène Némirovsky écrit sur l’Exode aussitôt après qu’il a eu lieu, ayant déjà conscience que l’événement qu’elle est en train de vivre, ce sera Guerre et Paix. C’était l’œuvre d’une romancière, cela se voit immédiatement. Un Guerre et Paix français. C’est d’ailleurs ainsi qu’elle-même l’appelait.

PL – Concernant le succès planétaire de cet ouvrage, il n’y a aucune explication. Non seulement le livre s’est vendu dans une quarantaine de pays, mais il marche partout, avec une vague de rééditions planétaire. Les éditeurs étrangers qui ont acheté les droits de Suite française achètent également tous les autres livres d’Irène Némirovsky… qui marchent aussi ! C’est inexplicable.

OP – Il y a un courant de sympathie autour d’elle. Suite française est paru aux États-Unis au moment où Américains et Français étaient un peu en froid, et cela aussi a pu aider, car le livre présente une vision assez cruelle de la France occupée. Cela n’a pas pu déplaire aux Américains ! Mais c’est anecdotique.

 

— Pourquoi ne pas avoir publié Suite française chez Albin Michel ? N’y avait-il pas une dette morale vis-à-vis de cette maison ?

PL – Tout simplement parce que Myriam Anissimov est éditée par Denoël. Lorsqu’elle a rencontré Denise Epstein et que cette dernière lui a parlé du manuscrit qu’elle détenait, Myriam a immédiatement appelé Olivier Rubinstein, le patron de Denoël, qui a très vite reçu le manuscrit. C’est un hasard complet.

OP – En même temps, personne ne pouvait imaginer que Suite française aurait un tel succès. À ce moment-là, Irène Némirovsky était oubliée. Il y avait très peu de livres d’elle en librairies : quatre titres dans « Les Cahiers Rouges » et c’est à peu près tout. Du reste, il semble que Francis Esmenard soit tout à fait heureux du succès de Némirovsky.


— Vous avez également préfacé deux autres inédits.

PL – Oui. D’abord Le Maître des âmes(1), publié dans Gringoire à la fin des années 1930, qui n’avait pas été édité du vivant de Némirovsky, parce qu’il est paru en feuilleton juste avant la guerre et qu’elle n’a pas eu l’occasion de le remanier en vue d’un volume.

OP – Ensuite Chaleur du sang(2), un manuscrit jusque-là incomplet. Les archives d’Irène Némirovsky sont déposées à l’IMEC. Elles provenaient toutes, en 2004, de sa fille Denise Epstein. Dans ces archives, il y avait quelques pages d’un roman amorcé, qui s’appelait Chaleur du sang. Il n’avait jamais été exploité parce que le texte s’arrêtait en plein milieu d’une phrase, au bout de quelques pages. En 2005, de nouvelles archives provenant d’Albin Michel ont été versées à l’IMEC. C’était tout à fait inattendu. On pouvait franchement imaginer que, d’un écrivain déporté, on ne retrouverait plus rien. Or, elle avait, semble-t-il, eu la sagesse de faire déposer chez Albin Michel, son éditeur pendant la guerre, plusieurs liasses de vieux manuscrits et de travaux en cours. Là-dedans, il y avait la fin de Chaleur du sang, ce qui a permis de publier ce court et très joli roman rural. Il s’agit vraiment du dernier roman d’Irène Némirovsky, qu’elle a rédigé en même temps que Suite française, sous l’Occupation.

 

— Comment expliquer la conversion d’Irène Némirovsy au catholicisme ?

OP – C’est un gros chapitre de notre livre. Cet été, on a pu relire des interviews de Mgr Lustiger, à qui l’on posait souvent cette même question. Lui commençait par répondre qu’il n’avait pas renié le judaïsme, puisqu’il disait volontiers qu’il était juif si on le lui demandait, et même il le revendiquait. Pour elle, c’est exactement la même chose : elle n’a cessé de le dire dans la presse lorsqu’on le lui demandait, mais elle n’en avait pas d’orgueil pour autant. D’autre part, Irène Némirovsky n’a pas de culture judaïque au départ – exactement comme Mgr Lustiger qui disait, en substance : « Je suis juif, mais je n’avais pas de culture judaïque. Ma culture religieuse, c’est moi qui me la suite bâtie en allant vers les Évangiles. »

La conversion d’Irène Némirovsky est concomitante, en 1939, de sa rencontre avec un prêtre auvergnat. Son mari est tombé très malade, elle commence à avoir des difficultés financières, c’est donc une sorte de « bouée » spirituelle. Elle a également une culture évangélique très forte. Mais il est difficile de ne pas remarquer que cette conversion est parallèle, dans son œuvre, à un retour au « thème juif ». C’est extrêmement frappant. Elle se convertit au catholicisme, ce n’est pas une très bonne pratiquante, elle ne va pas souvent à la messe – nous le montrons dans le livre grâce à des correspondances avec l’évêque qui l’a convertie – et en même temps il y a, dans son œuvre, un retour très fort au monde judéo-russe, comme un remords.

PL – On peut également dire que la conversion est contemporaine de l’échec de ses demandes de naturalisation. Cela a certainement dû jouer. Pour elle, le catholicisme est une composante de l’identité française, comme pour un certain nombre de Juifs qui se sont convertis à cette époque-là. Et ce n’est certainement pas un reniement, car pour cela il aurait fallu une adhésion initiale.

 

— Que répondre à ceux qui estiment, du fait de cette conversion et puisqu’elle écrivait dans des journaux réputés antisémites, qu’il existe chez elle une forme d’antisémitisme ?

OP – Sur la question des journaux, elle a publié – du fait de ses besoins financiers – dans les titres qui avaient le plus fort tirage, notamment Gringoire qui, aujourd’hui, est réputé journal d’extrême droite. Mais lorsqu’elle a commencé à y publier en 1932, Gringoire était une feuille politique un peu droitière, absolument pas antisémite, anti-hitlérienne, et surtout une feuille littéraire de très bonne qualité où publiaient les meilleurs auteurs. Maintenant, les clichés qui apparaissent chez certains écrivains et que l’on retrouve dans son œuvre, nous les interprétons principalement comme une accommodation au style français. Les lectures françaises qu’elle a eues lorsqu’elle était en Russie ou en Finlande n’étaient pas forcément composées des auteurs les plus en pointe. Dans le lot, il y avait Marcel Prévost ou Gérard d’Houville, mais il y avait aussi les frères Tharaud. Elle a pris ça comme un tout. Cela faisait partie de la culture française. Avec la maturité, elle s’est débarrassée de cet ornement de style, comme elle l’avait fait de quelques autres « tics » de jeunesse : par exemple, son goût pour l’aphorisme, les anagrammes et les citations déguisés…

À partir de l’accession d’Hitler au pouvoir, elle s’est tout à fait rendue compte que ce qu’elle écrivait pouvait être mal interprété. Peu à peu, elle s’en est donc débarrassée. Enfin, n’oublions pas qu’elle est issue d’un milieu bien précis, celui de financiers et d’affairistes juifs russes. Et par force, elle a fréquenté des gens qui n’étaient pas forcément recommandables. Cette dimension sociale se ressent dans l’œuvre.

PL – Ajoutez à cela une critique de son milieu… tout comme Mauriac critiquait la bourgeoisie catholique bordelaise sans pour autant être antichrétien.

OP – Tout ce que nous pouvons dire, c’est que l’on ne peut trouver une seule ligne dans son œuvre qui reflète une opinion antisémite. Quant au fameux « cliché », c’est une fatalité dont elle accable ses personnages. S’il a pu lui arriver de mettre en scène ce type de caricatures, surtout dans ses premières œuvres, c’est pour les faire exploser de l’intérieur, comme dans la nouvelle « Fraternité », par exemple, où le « cliché » est ni plus ni moins le reflet des préjugés. C’est le racisme et ses ravages sur l’image de soi qu’elle met en scène, de façon parfois provocante car c’est son privilège d’écrivain. C’est un risque qu’elle court, très consciemment, d’être mal lue – et cela n’a pas manqué… Combien de fois a-t-elle hésité à aborder ce sujet-là, auquel elle a même renoncé entre 1934 et 1937 ! Mais elle finit toujours par y succomber, en disant : « C’est encore ce que je connais le mieux. » Cela donne, par exemple, Les Chiens et les Loups, le plus russe et le plus juif de ses romans, le plus beau peut-être, qu’elle écrit exactement au moment de sa conversion…

 

Propos recueillis par Joseph Vebret

(Septembre 2007)

 

Olivier Philipponnat & Patrick Lienhardt, La Vie d’Irène Némirovsky, Éditions Grasset/Denoël, septembre 2007, 503 p., 23,6 €

 

 

(1) Le MaÎtre des Âmes, Irène Némirovsky, Éditions Denoël, 284 p., 18 € 

(2) Chaleur du sang, Irène Némirovsky, Éditions Denoël, 155 p., 15 €

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