Interview (3/3) - Alain Gerber ou l'allégresse du pessimisme

— La plupart de vos livres c'est encore le cas pour Le Central sont constitués de séquences successives qui font penser à la technique des réalisateurs de cinéma. Cette construction, reflétant votre amour pour le septième art, est-elle voulue, consciente, ou « naturelle » et spontanée ?

J’annonce tout de suite la couleur : j’étais un lecteur boulimique dans mon enfance, et pourtant il était exceptionnel qu’un livre, même parmi ceux qui me transportaient le plus haut et le plus loin, eût sur moi le même pouvoir d’envoûtement que n’importe quel film, voire n’importe quel navet. Ne fût-ce que parce qu’un film, c’était aussi une séance de cinéma, et tout cinéma, en ce temps-là, méritait, je crois – du point de vue d’un enfant qui ressemblait aux enfants miraculés de l’après-guerre – d’être baptisé « Paradiso ». Un film, c’était, pour le même prix, un ou plusieurs courts métrages, la pêche à la morue ou les Stooges, éventuellement des attractions, un entracte pendant lequel, même si l’on n’y consommait rien d’autre qu’un esquimau Miko, on pouvait aller traîner avec les vrais hommes en chapeau mou à la buvette décorée de portraits d’artistes à la beauté deux fois belle, parce qu’absolument irréelle. C’étaient aussi une atmosphère, un trouble et un mystère flottant dans la pénombre, le paradoxe d’une sorte d’école buissonnière du jeudi. C’étaient des silhouettes qu’étrangement on croisait toujours dans ces endroits, mais jamais dans les rues, et puis, peut-être avant toute chose, c’étaient des odeurs singulières, parmi lesquelles celle du tabac froid qui, sans doute pour cette raison, me donne de l’émotion et de la volupté aujourd’hui encore, à la consternation générale. En perdant, au début des années 1970, le genre de salle et de séance que chante Eddy Mitchell, j’ai perdu beaucoup de la fascination que le cinéma exerçait sur moi – fascination si intense qu’elle engourdissait mes facultés intellectuelles : le nombre de films que je n’ai pas compris est à donner le vertige, mais cela m’a rarement empêché de les aimer ! Le bon côté de ce petit désastre privé, c’est qu’à trente ans, enfin, j’ai aperçu ce que je tiens depuis lors pour l’ultime vérité : le papier donne bien plus à voir que la pellicule.

Pour autant, mon imagination a continué de se développer dans un strict respect de l’étymologie, c’est-à-dire en procédant par images (ainsi que par plans et séquences). J’aurais pu établir un « storyboard » de la quasi-totalité de mes romans, lesquels ont été des films dans ma tête avant de devenir des livres, d’aucuns n’en restant d’ailleurs pas moins, à mon avis, des films à l’issue de l’opération : je pense notamment à La Porte d’Oubli, à L’Aile du temps, à La petite ombre qui court dans l’herbe, à Jours de brume sur les hauts plateaux, à Je te verrai dans mes rêves et bien sûr, ce sont peut-être les exemples les plus parlants, à Blues et au Central. Je tiens à souligner au passage que le storyboard en question présente une particularité : loin d’illustrer une histoire qui lui préexisterait, c’est lui qui, image après image, noue une intrigue et fait apparaître des figures. En d’autres termes, chaque image suscite celle qui lui succède, non par son « référent » (la réalité extérieure dont elle est l’illustration), mais par le spectacle qu’elle donne en elle-même. J’entends par là que ce qui est le plus important pour que mon imagination assure un enchaînement entre les plans, c’est moins le contenu informatif ou intellectuel de l’image qui sert de scène originelle que ses caractéristiques purement formelles : un cadrage singulier, un éclairage singulier, une distribution unique des volumes, une certaine exploitation de la profondeur de champ. Ce sont toutes ces données-là qui suggèrent un montage et, de ce fait, appellent l’apparition d’autres images, dont le déroulement assurera en définitive, avec un peu de chance, le déroulement de l’histoire elle-même. Dans un tel contexte, visualiser, c’est « pré-voir », c’est se livrer à une activité de visionnaire. Maintenant, à l’origine de la scène originelle, que trouve-t-on ? Rien de visuel, en règle générale. Plutôt du matériel acoustique : des sons, bruts ou organisés. Je dois à la musique les pages que je regrette le moins et je lui dois, très directement, plus de la moitié de celles que j’ai noircies. Inutile de préciser, après cela, que je me range parmi les adeptes du gueuloir, même si je gueule en silence ou à voix très basse.

 

— Le gueuloir de Flaubert, ou ce que Céline, que vous évoquiez plus haut, appelle sa « petite musique »...

Une part essentielle de mon travail consiste à rechercher et à maintenir en permanence un équilibre entre la pertinence sémantique et la qualité musicale de la phrase : sous aucun prétexte je n’utiliserai un qualificatif en « ique » de deux syllabes, là où j’en entends, sans le connaître encore, un de trois et qui se termine en « eux »). Et surtout, ce qui me mobilise, au commencement du commencement, ce sont des odeurs. Tout ce que Proust a raconté là-dessus, je pourrais le reprendre à mon compte. C’est un constat : la dimension olfactive est pour moi primordiale, aux deux sens du mot.

Concernant les techniques narratives, Citizen Kane (auquel font implicitement référence la plupart des textes que j’ai consacrés aux grandes figures du jazz) m’en a beaucoup plus appris que La Princesse de Clèves. Je m’empresse d’ajouter que Manhattan Transfer, Le Bruit et la fureur ou encore Les Palmiers sauvages ne m’en ont pas moins appris, pour leur part, que le chef-d’œuvre de Welles. Aussi bien, Dos Passos et Faulkner n’ont jamais nié qu’eux-mêmes, comme bien d’autres de leur génération (dont certains le firent peut-être de façon moins consciente ou moins méthodique que ces deux-là), avaient généreusement puisé à la source du septième art (rappelons, chez Dos, ces interludes récurrents titrés par lui, dans sa première trilogie, « L’œil-caméra »). Disons que mes modèles, plus exactement mes « patrons », au sens que ce terme prend dans l’industrie du vêtement, ont été et restent à quatre-vingt-dix pour cent empruntés à ou inspirés par : ou bien des cinéastes, ou bien des écrivains qui ont regardé le triomphe du cinéma comme la révolution copernicienne de la littérature, plus encore que ne l’était au même instant le surréalisme ou le monologue final, sans points ni virgules, de l’Ulysse de Joyce, toujours pastiché, près d’un siècle plus tard, par des gens de plumes et de peu qui espèrent aujourd’hui encore passer pour avant-gardistes grâce à ce subterfuge (le plus risible de l’affaire étant que, auprès des sots, cela continue de marcher une fois sur deux !).

 

— Lorsque vous entamez l'écriture d'un roman, avez-vous en tête son déroulement, du début à la fin, ou bien laissez-vous l'aléatoire advenir ?

Ignorer quelles portes mes clés vont ouvrir, ignorer même, après coup, quelles portes elles ont pu ouvrir : pour moi, ce serait l’ultime conquête littéraire, celle qui élève la prose au niveau de la poésie. En la matière, je goûte (pas exclusivement, je m’empresse de le dire) les auteurs qui, pour apercevoir la lumière et en aveugler leur lecteur, procèdent par enténébrement : citons René Char, c’est un exemple qui a le mérite d’être parlant. D’une façon générale, je suis fasciné par les textes, y compris les textes de fiction, où rien n’est dénoué, dont la fin ne fait que refermer l’énigme sur elle-même, la rendant imperméable à jamais, quand elle ne lui ajoute pas (ça, c’est le nirvana !) une dose d’ambiguïté supplémentaire. Par exemple, je recherche ces nouvelles dont la chute, loin de vous apporter une solution, ouvre un abîme sous vos pas. Et je suis assez pervers, finalement, pour savourer les histoires dont je ne parviens pas à saisir de façon précise ce qu’elles me racontent, et moins encore ce qu’elles tentent de me faire entendre.

 

— Voilà qui correspond assez bien à l'art de votre cher Borges. Voyez-vous, chez nous, des romanciers ou des nouvellistes comparables à lui, ou qui, à l'instar de René Char que vous citiez, procèdent « par enténébrement » ?

Dans la tradition française, ce genre (si c’en est un) est peu ou pas représenté. Chez les Japonais, en revanche, les nouvellistes capables d’accomplir pareil exploit sont nombreux – la culture du haïku, je présume, n’y est pas pour rien. Je donnerais beaucoup pour être leur émule et, très longtemps, je m’y suis essayé. « Avec des bonheurs divers », selon l’expression consacrée ; en clair : sans aucun succès dans la plupart des cas. Toutefois, j’ai le sentiment d’avoir enfin atteint mon but, il y a trois ou quatre ans, avec un roman plus ou moins bosniaque, provisoirement baptisé Si le roi savait ça, qui sommeille encore au fond d’un tiroir. Ce bouquin-là en sait sur lui-même bien plus que son auteur. Il détient une clé que je ne possède pas et sur laquelle j’espère fort ne jamais mettre la main ! À chacun ses rêves : le mien a toujours été de bouleverser le lecteur (ça, c’est la condition sine qua non que je m’impose) au moyen d’un livre dont le propos resterait opaque. C’est peut-être pourquoi, de tous mes ouvrages déjà parus, celui que je place très au-dessus des autres est le troisième, Le Plaisir des sens, qui, d’une certaine façon, me semble de ce point de vue le plus audacieux, voire le plus téméraire de tous. L’expérience m’a enseigné que les meilleures idées ne viennent pas de la réflexion, mais de la marche nez au vent, du profond sommeil, ainsi que du creux des baignoires remplies d’eau juste un peu trop chaude 

 

— Votre manière de composer un récit s'apparente-t-elle donc à un saut dans l'inconnu ?

En tant que conteur, je ne m’embarque pas sans biscuits, mais, pour autant, je n’ai pas une idée très précise de l’intrigue que je m’apprête à construire. La plupart du temps, en effet, je n’en possède que la fin. Et encore, dans un sens bien précis du terme ! Du dénouement, je ne sais rien ; en revanche, j’ai déjà rédigé le paragraphe ou la phrase sur quoi le roman ou la nouvelle se refermera. En une seule occasion, j’ai composé un roman comme le faisait Roger Vailland, c’est-à-dire en suivant un plan très précis : il a obtenu un prix, mais, de toutes mes publications (je ne précise pas de laquelle il s’agit, cela reviendrait à la poignarder dans le dos), c’est encore celle qui me donne le plus de remords, et il y a pourtant de la concurrence ! Cette proposition finale – qui, en fait, se trouve à l’initiale de tout –, elle doit remuer au plus profond de moi (ce n’est pas au lecteur que je songe à cet instant précis) assez de choses lourdes et indistinctes pour que je ressente l’intime nécessité d’entreprendre un livre qui me débarrassera du fardeau – de l’entreprendre avec ce que cela suppose de courage, et même d’abnégation, quand l’écriture est une corvée. Ce qu’elle fut pour moi, comme pour bien d’autres (je pense par exemple à Marquez : à Mexico, il confia à des amis communs qu’il ne s’asseyait pas à sa table sans être pris de nausée). Dans mon cas, elle l’aura été pendant près de trente ans.

 

— L'est-elle encore aujourd'hui ?

Aujourd’hui, j’ai la chance – le privilège ! – qu’elle soit non seulement la source d’un plaisir sans mélange, mais encore celle d’une intime jouissance, comparable à ce que m’apporte l’écoute des musiciens pour lesquels j’ai le plus de tendresse (Clifford Brown ou Zoot Sims, par exemple). En un mot : la détermination de jeter l’encre – le voilà, mon vrai point de départ, chaque fois que j’entame un manuscrit. Pour le reste, que je ne m’embarque pas sans biscuits ne signifie nullement que des éléments de l’histoire, des silhouettes de héros soient à ma disposition à ce stade de l’aventure. Mes biscuits, ce sont des images de lieux (pas forcément habités), des climats, des lumières surtout. Toutes choses qui, pour me donner ce dont j’ai le plus besoin : l’envie d’écrire, doivent refléter un certain exotisme. Du moins cela me facilite-t-il beaucoup la tâche. Nombre de mes textes inventent une géographie, physique et humaine, élaborée à partir de puissantes impressions rapportées de mes voyages. Elle mélange allègrement la Grèce et le Mexique, Montréal et Venise, Jersey, certains coins des Caraïbes et la Grand-Place de Bruxelles – un peu tout pourvu que ce ne soit pas français. Je veux dire que ces endroits peuvent être mis en scène dans leur propre rôle, mais que, bien plus souvent, ils entrent dans la composition d’un paysage irréaliste, d’un ailleurs absolu, ce dernier étant susceptible de provoquer en moi une émotion assez violente pour que, encore une fois, je ressente comme une urgence de les décrire. Les protagonistes et les péripéties en sont en somme le produit, le précipité. Pardon de me répéter, car je l’ai déjà dit, ou écrit, cent fois : ce qui me fascine à l’étranger, c’est la sensation de déambuler au beau milieu d’un imaginaire qui existe vraiment (ce que même ma ville natale de Belfort, au fil du temps, est devenue pour moi). Je ne suis pas de ceux qui courent le monde pour découvrir une réalité différente de celle qu’ils fréquentent au quotidien : je suis de ceux qui voyagent pour découvrir un irréel enfin tangible, pour ne pas dire massif.

 

— C'était un peu la manière de voyager de Raymond Roussel, qui ne daignait même pas faire escale dans les pays où il abordait, et dont les Impressions d'Afrique évoquent un continent entièrement fantasmé...

Je suis plus curieux que lui, néanmoins le fait est que je ne pars pas à la rencontre des autochtones, à mes yeux aussi abstraits que les inconnus croisés dans les rues d’ici : je vais à la recherche de mes personnages. Quel but me suis-je fixé, en définitive ? Le déni opiniâtre et farouche de la réalité, j’en ai peur ! Et aussi la matérialisation de l’irréel dans l’épaisseur du langage. C’est bien de l’orgueil, penserez-vous, et je ne pourrai que vous approuver. Tout en rappelant que seul, en art, l’orgueil sauve de la fatuité et interdit le contentement de soi. À partir de là, vous imaginez la haute estime en laquelle je tiens ces florissants chroniqueurs du divorce et de la famille recomposée qui courent les rues et encombrent la vitrine du libraire. Pour moi, dans la mesure où ils ne renoncent pas au titre de romancier, moins adapté à leur fonction qu’une voilette à un plombier, ce sont des faux-monnayeurs. Et j’en ai autant au service des naturalistes de tout poil et de toute obédience, si prestigieux soient-ils. À moins bien sûr que ces importuns ne se rachètent par la puissance verbale ou par l’innovation formelle. Mais voilà, il se trouve que, lorsqu’on écrit sur les fins de mois difficiles, une sorte de pudeur, on le comprend d’ailleurs sans peine, vous retient de faire l’artiste. Et c’est bien pour cela qu’il faut abandonner cette initiative aux vrais spécialistes : les rédacteurs de tracts, d’affiches et de calicots. Ceux-là, au moins, ont l’avantage de ne pas être assis le cul entre deux chaises.

 

— On trouve toujours, à vous lire, quelque réflexion, glissée au détour d'un développement, et dont la tonalité générale est celle d'un pessimisme où se reflète l'influence de l'existentialisme et peut-être, en deçà, de Schopenhauer et de Kierkegaard. Réfutez-vous cette lecture ?

Pour ce qui est du pessimisme, vous avez cent fois raison : pessimisme parce que, dans ma vision des choses, l’optimisme, qui me fut assez naturel et auquel j’ai largement sacrifié (j’y retombe encore parfois, comme malgré moi, lorsque je me laisse aller), est un paradis perdu, une illusion du passé. Sur l’influence des philosophies que vous évoquez, je serai plus réservé. Si elles m’ont en effet marqué à un certain moment de mon évolution (l’existentialisme sartrien surtout), elles n’ont fait alors qu’enfoncer un clou planté depuis fort longtemps. Pour descendre de ces nuages sur le parquet couvert de sciure et parler en termes, non plus de métaphysique, mais d’humeur et de tempérament, je vous dirai ceci : après y avoir beaucoup réfléchi, je crois bien que je suis né nostalgique. D’aussi loin que je me souvienne, éprouver ce sentiment-là m’est toujours apparu comme l’une des formes les plus accomplies du bonheur de vivre. Ce n’est pas Kierkegaard (dont je n’ai jamais lu une seule ligne) que je citerais à ce propos, mais plus modestement le chanteur Pierre Barouh. Dans son adaptation, pour Un Homme et une femme, d’une merveilleuse composition de Vinicius de Moraès  et Baden Powell, il écrit entre autres ceci : « Mais s’il est une samba sans tristesse, c’est un vin qui ne donne pas l’ivresse. »  Voilà toute l’histoire de ma vie ! En tout cas de ma vie intérieure. Et, pendant que nous y sommes, s’il est une élégie sans allégresse, c’est un vin qui ne m’enivre pas non plus ! D’où l’affection très profonde que je porte aux humoristes juifs, d’Israel Zangwill à l’écrivain Woody Allen, en passant par le monumental Cholem Aleichem. En tant que consommateur (éventuellement producteur) de littérature, mon bonheur n’est complet que si tout finit mal ou si l’inéluctable catastrophe est précédée d’instants plus-que-parfaits. Pour moi, la meilleure partie d’un livre est toujours sa conclusion, à la seule condition qu’elle soit désespérée. À cause de cela, j’ai été fort surpris, dans les années 1970, d’apprendre que, pour beaucoup d’écrivains, la phrase qu’ils travaillaient avec le plus de soin était la première : à mes yeux, la dernière est la seule qui compte. J’ai lu je ne sais combien de fois Gatsby le magnifique : je serais sincèrement incapable de vous dire ce que ça raconte au juste, mais voilà plus d’un demi-siècle que j’en connais par cœur l’ultime envolée (ou plutôt le vertige qui lui sert de chute) : « Gatsby croyait en la lumière verte, l’extatique avenir qui d’année en année recule devant nous, etc. » J’ai signé un certain nombre de livres qui sont peut-être bons, peut-être mauvais – je m’en fiche ! De mon point de vue, certains sont sauvés parce que je n’en ai pas tout à fait raté le dernier paragraphe, quand d’autres, où j’ai eu la main moins heureuse, me sont devenus indifférents. Dans ma « carrière » de gratte-papier, rien ne m’aura autant ému que de voir affichée en lettres énormes, dans le bureau d’un de mes directeurs littéraires, Jacques Pélissier, la fin de Quatre saisons à Venise. Mais revenons à nos moutons : ce qui me bouleverse plus que tout, c’est la conjugaison, jusqu’à la coalescence, de la désinvolture et de la mélancolie : parler de la mort avec la plus grande légèreté, et en mourir quand même… Le cool lestérien de la côte ouest, aux agonies si exquises, et puis Tchékhov, toujours et encore ! « La vie, elle a passé. On a comme pas vécu… » Il y a des textes et des musiques devant lesquels je reste béat d’admiration, mais les seuls pour lesquels j’éprouve un véritable amour sont ceux qui ressassent à l’envi cette pathétique évidence, sans jamais pactiser ni avec les marchands de bonheur sur la Terre, ni avec les marchands de bonheur au Ciel. Voulez-vous savoir ce qui me fait courir, à la fin des fins, et pourquoi, après avoir tant publié et reçu de si fortes assurances que cette prose intéressait fort peu de gens, je retourne toujours à l’établi ? La perspective, si j’ai beaucoup de chance (vous constatez qu’il remue encore, le cadavre de mon optimisme !), la perspective d’être un jour admis grâce à mes livres, dans le cercle restreint des non-réconciliés – non réconciliés avec la destinée humaine. Cette poignée d’éternels parias, je ne connais personne de plus fréquentable.

 

Propos recueillis par Jacques Aboucaya

 

Alain Gerber, Le Central, Fayard, avril 2012, 276 p., 19 €

(Mai 2012)

 

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