Interview. Gérard Courant, auteur du Cinématon : « Je fais le portrait d’un microcosme sociologique »

Gérard Courant, autoportrait

 

Depuis des années, le cinéaste Gérard Courant poursuit l’entreprise la plus folle depuis l’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, des frères Lumière : réaliser le film le plus long du monde. Un défi toujours en devenir, baptisé Cinématon. Cet amoureux du Septième art, qui fut aussi acteur et réalisateur plus « orthodoxe », le décline sous plusieurs formes.

Entretien avec cet arrière-cousin des Surréalistes, chez qui perdure une soif jamais étanchée de liberté artistique.

 

 

Si vous deviez définir en une phrase le Cinématon, quelle serait cette phrase ?

Cinématon est une série cinématographique, commencée le 7 février 1978, de portraits de personnalités artistiques et culturelles dont la particularité est que tous les portraits, qui composent cette série, sont réalisés selon les mêmes règles : un gros plan-séquence fixe et muet de 3 minutes et vingt secondes, en format 1,33 (ou 4/3) et en une seule prise à l’intérieur duquel chaque personnalité est libre de faire ce qu’elle veut devant la caméra.

 

Comment l’idée d’une telle entreprise vous est-elle venue ?

Il est important de préciser au préalable que Cinématon est, à l’intérieur de ma filmographie, un film parmi 515 autres films et que tous, de près ou de loin, participent à un même travail d’archives et de mémoire.

Même si Cinématon est le plus long (187 heures), le plus (re)connu, le plus étudié, celui qui a demandé le plus long tournage (36 ans... tournage en cours...), il ne doit pas cacher l’arbre de la forêt de mes autres films.

Ce film fait partie d’un projet global dont il est l’une des composantes et il n’aurait jamais pu voir le jour si mes autres films, réalisés parallèlement, n’avaient pas existé. Je pense surtout (mais pas seulement) à mes Carnets filmés qui sont, d’une certaine manière, l’équivalent d’un journal pour les écrivains ou d’un cahier d’études et d’esquisses pour les peintres.

Cela étant dit, je peux préciser maintenant que l’idée du Cinématon a été le fruit d’un long cheminement intellectuel qui a duré des années avant que j’entame cette aventure cinématographique si particulière et si spéciale.

Au départ, c’est la fréquentation assidue des salles de cinéma qui m’a révélé que le cinéma ne s’était pas beaucoup préoccupé de conserver une mémoire cinématographique des artistes alors que cette fonction mémorielle était dans ses gènes. Bien entendu, il m’a fallu des années pour en découvrir et en comprendre les raisons, qu’elles soient esthétiques ou économiques.

Et quand tout devint clair en moi, j’ai pu songer à entreprendre cette anthologie cinématographique. Mais avant de commencer, il m’a fallu trouver la bonne formule, celle qui me permette de filmer beaucoup de personnalités artistiques sur une longue période.

Une de mes chances fut de ne pas avoir vu les travaux de mes brillants prédécesseurs : Ceux de chez nous (1915) du grand Sacha Guitry et les Screen Tests (1964-1966) du génial Andy Warhol qu’il était impossible de voir à l’époque en France. (Seuls, des photogrammes étaient publiés en magazine, en revue ou en livre).

Si j’avais eu accès à ces expériences, peut-être que j’aurais été bloqué (par la notoriété de leurs auteurs, par la qualité de leurs œuvres) et je n’aurais peut-être pas osé m’aventurer sur ce terrain du portrait. Qui sait ?

 

Quel but lui assignez-vous : faire œuvre documentaire ? Esquisser le portrait d’une époque ou, simplement, battre un record ?

Au commencement de la série, battre un record m’amusait beaucoup. Mais comme, il y a une trentaine d’années, ce record tomba rapidement dans mon escarcelle, cette idée a été vite dépassée, emportée par le tourbillon de l’aventure cinématonienne. Aujourd’hui, avec le numérique et les cartes mémoires qui ont remplacé les bandes-vidéo (qui, elles-mêmes, avaient remplacé la pellicule celluloïd), cette notion de record n’a plus de raison d’être et n’a plus de sens.

Au départ, ce fut le portrait d’une génération – la génération post -68 – puis, au fil des ans, ce portrait s’étendit à celui d’une époque – la fin du XXe siècle. Maintenant que le XXIe est bien entamé, je m’aperçois que ce film est plus le portrait d’un microcosme sociologique : les milieux artistique et culturel.

À n’en pas douter, Cinématon fait œuvre documentaire... en passant par le biais de la fiction. Car nombre de cinématonnés ont préparé leur « petit » scénario devant ma caméra et, souvent, leur prestation relève plus de la performance que de la pose photographique.

Cela dit, ce côté record m’a bien aidé pour me faire connaître. S’il n’avait pas existé, jamais les Cinématons n’auraient pu avoir la couverture médiatique qu’ils ont eue. J’ai pu présenter mon travail dans des émissions de télévision de grande audience, dans des journaux télévisés et les plus grands quotidiens et magazines internationaux en ont fait écho. C’est évidemment inenvisageable pour mes autres films qui, eux, intéressent un autre public, plus cinéphile, plus « artistique », bref, plus confidentiel. Même si, avant que les Cinématons accèdent à une certaine notoriété, mes autres films furent montrés dans les plus grands festivals de cinéma (Cannes, Venise, Berlin) et reçurent un accueil chaleureux. Certains, même, connurent une petite sortie commerciale officielle en salle (Cœur bleu en 1981, She’s a very nice lady en 1982, Les Aventures d’Eddie Turley en 1989 et, plus tard, L’Homme des roubines, en 2002).


Exrtait du Cinématon de Dominique Noguez


Comment choisissez-vous les personnes soumises à l’épreuve du Cinématon ?

Primo : les personnes filmées dans Cinématon sont toutes issues des milieux artistique, culturel et du spectacle. Elles peuvent être des célébrités ou des personnalités peu ou pas connues. Voire des has been. Ou de futures stars (comme Sandrine Bonnaire, filmée à 15 ans avant son premier « vrai » film À nos amours de Maurice Pialat ou Julie Delpy, filmée elle aussi à 15 ans).

Deuxio : elles viennent du monde entier. Plus d’une centaine de nationalités sont représentées dans l’anthologie.

Tertio : je n’ai filmé qu’un nombre infime de personnes à l’intérieur d’un immense réservoir de dizaines de milliers de personnalités potentiellement filmables selon mon cahier des charges.

C’est là qu’intervient le choix de ceux que je vais filmer. Le hasard (mais le hasard existe-t-il ?) joue un grand rôle. Il faut que le destin, à un moment donné, fasse que le futur cinématonné et moi, nous nous croisions. Bref, que nous nous rencontrions. Et surtout qu’il y ait des deux côtés, une envie de pactiser : que le sujet accepte d’être filmé avec les règles si spéciales et radicales du Cinématon et que le filmeur soit en phase avec cette envie.

Je n’ai filmé qu’une toute petite partie des personnalités artistiques que j’ai rencontrées dans ma vie de cinéaste. Je pourrais dresser une liste imposante (mais non exhaustive) de personnalités que j’ai rencontrées et que je n’ai pas filmées et une liste non moins imposante de personnalités qui ont accepté d’être filmées, mais les circonstances n’ont pas permis que cela se concrétise. Et je pourrais même dresser une liste de celles qui sont présentes dans mes autres films, mais pas dans le Cinématon.

Et je ne parle pas des faux Cinématons. Par dépit (ou par impatience), j’ai réalisé plusieurs faux Cinématons de gens qui m’avaient donné leur accord mais qui n’ont jamais pu trouver le moment pour faire ce Cinématon. Il existe une quinzaine qui ne font pas partie de la collection parce qu’au moins une des règles de la série n’a pas été respectée. De fait, ces portraits se trouvent rejetés dans la catégorie des Cinématons hors-collection. Pour chacun d’eux, j’ai même trouvé un titre.

Dans la première catégorie – les personnalités que j’ai rencontrées et que je n’ai pas filmées – citons François Truffaut, Michelangelo Antonioni, Jean Painlevé, Jacques Rivette, Rainer Werner Fassbinder (rencontré au château de Bellevue à Berlin dans une soirée très arrosée, à l’invitation du Président de la République Walter Scheel), Emile de Antonio (que j’avais interviewé en 1983 pour un hebdomadaire de cinéma), Jean Marais (ensemble, nous avions animé un débat public à Cannes en 1983), Monica Vitti (rencontrée dans les salons du Grand Hôtel de Rimini), Agnès Varda, Jacques Demy (que Dominique Païni me présenta dans son célèbre cinéma, le Studio 43, à Paris), Marcel Dalio, Léos Carax, Pierre Clémenti (nous fûmes jurés dans un festival de cinéma à Nevers), Costa-Gavras, Raoul Coutard, Marguerite Duras (que je voyais fréquemment au milieu des années 1970), Marco Ferreri, Georges Franju, Maurice Ronet, Simone Simon, Alain Robbe-Grillet, Jeanne Moreau, Michel Piccoli, Éric Rohmer (qui m’a offert un rôle dans son film Reinette et Mirabelle), Hans-Jürgen Syberberg, Johan van der Keuken.

Dans la deuxième catégorie – ceux qui ont accepté d’être cinématonnés, mais qui ne l’ont pas été – il y a Claude Chabrol, Jacques Tati, Jean Eustache, Abel Gance, Chantal Akerman.

Dans la troisième catégorie – les gens que j’ai filmés dans mes autres films et qui sont absents des Cinématons – figurent Alain Delon, Daniel Gélin, Marie-José Nat, John Lennon, Yoko Ono, Carole Bouquet, Jacques Rozier, Isabelle Huppert, Ingrid Caven, Jacques Baratier, Michel Butor, Jean-Pierre Chevènement, Geneviève Dorman, Armand Gatti, Michel Hidalgo, Jean-Pierre Mocky, Nicolas Sarkozy, Werner Schroeter, Jean Tulard. Certains, comme Bulle Ogier et Abel Ferrara, ont même eu droit à un film entier : Bulle Ogier sur Radio Ark en Ciel (1982) et Abel Ferrara à Lucca (2010), voire deux films comme Alexandra Stewart dans Joseph Morder tourne « La Duchesse de Varsovie » (2013) et In Memoriam Bernadette Lafont (2013).

Dans la quatrième catégorie – les personnalités qui ne sont pas dans mon anthologie mais avec qui j’ai réalisé des faux Cinématons – il y a notamment Luc Moullet dans Luc Moullet, encore un effort pour être cinématonné (tourné en 2000), Jean-Pierre Gorin dans Jean-Pierre Gorin, encore un effort pour être cinématonné (en 2005), Pierre Rissient dans En effet, cher Pierre Rissient, ceci aurait dû être votre Cinématon (en 2006), Werner Herzog dans Non, Monsieur Werner Herzog, ceci n’est pas votre Cinématon (en 2011), et Abbas Kiarostami dans Monsieur Abbas Kiarostami, ceci aurait pu être votre Cinématon (en 2012). Ils ressemblent tellement à des Cinématons officiels que Joseph Morder a écrit qu’ils étaient plus authentiques que les vrais !

 

Après les variantes telles que les séries Lire, Portrait de groupe, Couple, avez-vous pensé à d’autres déclinaisons possibles ?

Il existe actuellement une quinzaine de séries cinématographiques en cours : Travelling (créée en 1978), Gare (en 1984), Portrait de groupe (en 1985), Couple (en 1985), Lire (en 1986), Trio (en 1986), Avec Mariola (en 1986), De ma chambre d’hôtel (en 1990), Cinématou (en 1990), Cinécabot (en 1991), Cinéma (en 1991), De ma voiture (en 1992), Mes lieux d’habitation (en 1994) et les inventaires de rues de villes dans lesquelles j’ai vécu (Lyon, Saint-Marcellin, Semur-en-Auxois).

J’ai d’autres idées de séries, mais je ne les ai pas mises en pratique et je n’ai pas l’intention de le faire. En effet, à ce jour, le 10 février 2014, il existe près de 6000 portraits filmés (dont 2813 Cinématons). Et si on ajoute mes Carnets filmés (qui, eux, durent plus de 270 heures) et tous mes autres films (courts et longs-métrages), j’en arrive à près de 600 heures de films montés et terminés. C’est beaucoup à gérer pour un seul homme.

C’est donc mon intérêt de me limiter à ce que j’ai entrepris et à ne pas me lancer dans de nouveaux défis et dans de nouvelles séries ou de nouveaux concepts. Si je ne me restreignais pas, je risquerais de faire imploser mon système et de ne plus rien faire du tout.


Extrait du Cinématon de Humphrey Paucard

 

Ce « work in progress » aura-t-il une fin ?

Souvent, dans le passé, par provocation ou par volonté de me faire de la publicité, j’avais dit que j’avais l’intention de filmer jusqu’à ma mort (qui arrivera, je l’espère, le plus tard possible). Mais cette déclaration m’avait servi essentiellement à appâter et attirer les journalistes et les programmateurs de films.

Bien sûr, dès le début de cette entreprise, j’ai eu l’intention de faire durer cette série dans le temps mais je ne me suis jamais fixé de limite. Je tiens à être libre de tourner ou de ne pas tourner car si je m’étais fixé de filmer X personnalités, pendant X années ou pendant toute une vie, je n’aurais plus cette liberté qui irait à l’encontre de la philosophie de mon projet. Malgré ses apparences, Cinématon est un film empirique, voire anarchique (et aussi anarchiste). Je peux filmer seulement 13 Cinématons en une année (ce fut le cas en 2000) ou 308 (en 1990).

Il y a des périodes où je suis plus investi dans d’autres films qui ne me laissent plus le temps nécessaire de faire des Cinématons. Pendant ces périodes, je fais le dos rond en attendant des jours meilleurs. Le critique de cinéma Jacques Kermabon avait écrit en 1984 que les Cinématons avaient commencé un peu par hasard et qu’ils s’arrêteraient peut-être un jour sans que son auteur s’en aperçoive. Ce n’est pas complètement faux. L’arrêt définitif des Cinématons aurait pu d’ailleurs se produire à plusieurs reprises.

La première fois, c’est lorsque j’ai atteint le n°1000, le 31 décembre 1987. Je trouvais que c’était une bonne idée de s’arrêter sur ce chiffre rond. Mais, dès le lendemain, le 1er janvier 1988, j’ai oublié ma promesse de la veille, sans doute noyée dans les effets du champagne ingurgité lors de la Saint-Sylvestre, et j’ai filmé le n°1001... Et la machine était relancée.

De même, quand Kodak arrêta la fabrication (et surtout le développement) de la fameuse pellicule Kodachrome en 2006, j’ai failli arrêter de nouveau car je n’étais pas certain que mon projet puisse être reproductible en numérique (que, par ailleurs, je pratiquais régulièrement sur d’autres projets). Je me suis donné le temps de la réflexion et le temps de réaliser plusieurs Cinématons dans ce nouveau format, et de voir si le résultat me satisfaisait.

J’ai été séduit et, même, le résultat alla au-delà de mes espérances car, après 200 Cinématons filmés en numérique couleur, j’ai décidé de tourner mes Cinématons numériques en noir et blanc comme l’étaient les 9 premiers, filmés en 16 mm noir et blanc en février et mars 1978. Mais à partir du Cinématon n°10, j’avais changé de format, en passant du 16 mm au Super 8. À cette époque et déjà depuis plusieurs années, l’entreprise Kodak avait retiré du marché français, la pellicule Super 8 noir et blanc de son catalogue, et je fus contraint de filmer en couleur. Je sais bien que dans les années 1990, Kodak réintroduisit le noir et blanc en France, mais son coût, à ce moment-là, était beaucoup trop élevé pour que je puisse m’aligner. De plus, entre temps, j’avais découvert les magnifiques couleurs du Kodachrome qui m’avaient enthousiasmé, véritables héritières des couleurs flamboyantes du Technicolor.

 

Si, de cette œuvre monumentale, vous ne deviez retenir qu’une dizaine de portraits, lesquels choisiriez-vous ?

J’ai toujours essayé de m’imposer un droit de réserve qui ne me permet pas de décerner les bons et les mauvais points des prestations des cinématonnés. Les critiques de cinéma et les critiques d’art sont payés pour faire ce travail. Et ils le font très bien.

Mais la raison essentielle n’est pas là. Ce que je retiens avant tout de ce marathon cinématographique est l’aventure elle-même. Ce sont ces centaines de rencontres faites à travers le monde dont certaines furent, j’en conviens, plus fortes que les autres.

Le plus important, pour moi, est de connaître l’avis du public. Aujourd’hui, l’ensemble des Cinématons a été mis en ligne sur le site de partage vidéo YouTube. Pour savoir quel est le Cinématon le plus populaire, il est facile de consulter sur mes chaînes Gérard Courant et Billy Schneider, le Cinématon qui est le plus visité. Le public a choisi clairement son numéro 1 : le Cinématon d’Ari Boulogne, le fils de la géniale chanteuse Nico et d’Alain Delon. Pourquoi ? je n’en sais rien. Peut-être le destin si particulier de ce fils de Roi (du cinéma) qui n’a jamais été reconnu par son père biologique.


Extrait du Cinématon de Jean Dutourd

 

À propos des liens qui se nouent entre vous et vos « victimes », Michel Foucault parlait d’un « pacte de souffrance-plaisir ». Souscrivez-vous à ce jugement ?

Ce jugement de Michel Foucault est valable pour certains Cinématons, mais il ne l’est pas pour d’autres. Tout dépend de la manière dont chacun s’approprie cet espace-temps cinématographique. C’est très difficile de généraliser car, sur les 2813 portraits, il y a différents pactes possibles. Il y a aussi des pactes de « souffrance-souffrance » et des pactes de « plaisir-plaisir » !

Le comportement de chacun des sujets filmés est unique et il n’est pas nécessairement reproductible au comportement d’autres cinématonnés. Chaque personnalité filmée réagit d’une manière différente et il y a tous les cas possibles et imaginables de comportements face à ma caméra. Si cette diversité n’existait pas, j’aurais très vite abandonné cette aventure car je me serais ennuyé.

 

Comment s’articule le Cinématon avec votre carrière de cinéaste de longs-métrages, d’acteur, de poète et d’écrivain ? N’avez-vous pas l’impression d’avoir engendré une sorte de Moloch qui dévore vos autres activités ?

Jusqu’en 1984, mes autres films (Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puis que le projet est en lui-même une jouissance suffisante, Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier..., Aditya, Cœur bleu ou She’s a very nice lady) avaient une notoriété supérieure aux Cinématons. Mais en cette année 1984, Cinématon a bénéficié de grandes études et analyses dans Art Press, Artistes et Opus international. D’un coup, cela a changé le regard du Milieu de l’art et du cinéma qui a mieux compris l’importance et la dimension de mon projet.

Non, je n’ai pas peur de cette sorte de « Moloch » car je suis vacciné contre tous les Molochs du monde. En effet, en 1980, avec Joseph Morder, Vincent Tolédano et une joyeuse bande (Dominique Noguez, l’entarteur Noël Godin, Roland Lethem, Luc Moullet, Jean-Pierre Mocky et quelques autres), nous avons créé l’Académie Morlock (dont le père spirituel est Francis Blanche).

L’objectif premier de cette Académie est de ne pas se prendre au sérieux et de faire un cinéma brut, sans chichi (pour reprendre l’expression chère à Luc Moullet), qui soit en adéquation avec l’œuvre de nos maîtres lyonnais : les frères Lumière. En tant qu’académicien Morlock, je ne crains donc aucun Moloch.

Revenons à notre Moloch. J’ai créé un autre Moloch, un projet qui a dépassé aujourd’hui les Cinématons : ce sont mes Carnets filmés. Commencés avant les Cinématons, dans les années 1970, et vivant leur vie en parallèle, ils surpassent les Cinématons en durée (270 heures contre 187 heures) et, même parfois, en notoriété.

Côté notoriété, je citerai deux exemples. Sur les 3750 films mis en ligne de mes deux chaînes YouTube, le film qui a le plus de vues est un épisode de mes Carnets filmés, tourné à Dubaï (La Traversée de Dubaï).

Dans l’édition commerciale de mes films en DVD, il a été édité seulement 5 disques de Cinématons (à quand l’édition de l’intégrale ?) et pas moins de 20 disques de Carnets filmés (dont une grande partie de mes films consacrés à Philippe Garrel, Werner Schroeter, Luc Moullet, Joseph Morder, Vincent Nordon et Marcel Hanoun), ces derniers, édités aux éditions de L’Harmattan.

 

Quel est l’accueil généralement réservé au Cinématon, en France et à l’étranger ? Comment y réagissez-vous ? Parmi les commentaires qu’une telle entreprise a suscités, lequel vous paraît le plus pertinent ?

Dès le départ, les Cinématons ont été projetés en public sur un grand écran dans une salle de cinéma. Le premier Cinématon a été filmé le 7 février 1978 et, dès le 10 mai 1978, les 9 premiers portraits étaient projetés à Rennes dans un festival de cinéma qui célébrait les 10 ans de mai 1968. J’imaginais, modestement, que l’intérêt du public ne serait pas immédiat et qu’il faudrait attendre au moins deux ou trois ans avant que les spectateurs, grâce à l’effet d’accumulation des portraits, comprennent le sens de ma démarche.

Pas du tout. Le succès fut, à ma grande surprise, immédiat. Et quel succès ! Certaines séances se transformèrent en happenings. Avec ces gros plans fixes qui se succédaient sur l’écran, les spectateurs se sentaient interpellés, provoqués même et réagissaient en riant, parlant, criant, s’insultant, se battant même parfois entre eux quand ils ne partageaient pas le même avis sur les Cinématons qu’ils voyaient.

D’une manière générale, que ce soit en France ou à l’étranger, les réactions sont un peu les mêmes : le public est actif. Le spectacle se passe aussi bien sur l’écran que dans la salle.

Il y a eu beaucoup de littérature écrite sur les Cinématons. En homme méticuleux et organisé, j’ai conservé tous les articles et les commentaires écrits sur l’anthologie Cinématon même si, depuis 2009, avec l’explosion d’internet, des sites et des blogs, j’ai de la peine à suivre les publications.

Sur cet ensemble de textes, les plus pertinents et les plus remarquables sont ceux de Dominique Noguez, Alain Paucard, Raphaël Bassan, Georges Londeix et Jacques Kermabon. Je n’oublie pas non plus Salah Sermini qui a consacré un livre en arabe à mes films, édité à Dubaï en 2011, et dont le titre est tout un programme : Est-ce que c’est vraiment du cinéma ? Quant à Vincent Roussel, depuis trois ans, il écrit dans son blog, Le Blog du Docteur Orlof, sur l’intégrale Cinématon. À la mi-février 2014, il en est au Cinématon n°2430.

Tous, chacun à leur manière, ont beaucoup écrit et dit l’essentiel sur cette aventure hors du commun qui, je l’avoue, a dépassé toutes mes prévisions, même les plus optimistes. Elle est très loin de mes ambitions premières. Avant de me lancer dans le bain du cinéma, j’imaginais, au mieux, réaliser quelques longs-métrages qui, si possible, tenteraient de se démarquer de la production courante. Mais de là à atteindre les 214 longs-métrages, les 500 films et les 6000 portraits filmés... je me pince, parfois, pour vérifier que je ne rêve pas !

 

Entretien réalisé par Jacques Aboucaya, le 12 février 2014. 

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