Interview. Bernard Leconte : « J’ai voulu me faire pardonner »


« J’ai toujours eu peine à imaginer le paradis. Le bonheur et le malheur m’ont toujours paru inséparables ; le tragique, le burlesque et la note tendre, prolongée, douce, infiniment douce qui clôt et transcende un long désespoir ou tourment. »

Ce passage pourrait résumer à lui seul le dernier ouvrage de Bernard Leconte, auteur trop discret, dont le regard de biais sur l’existence et l’univers intime nous invitent à décrypter le quotidien, le familier, sous l’angle de la tendresse et de l’alacrité gentiment moqueuse.

Nous avions déjà parlé sur le site du Salon Littéraire de Tyrannie chérie l’un de ses derniers ouvrages, pamphlet à la causticité réjouissante sur les freins et les blocages de notre société.

Bon papa, mon papa se veut plus bienveillant. Car ce sont des siens que l’auteur nous parle. Ce grand-père, qui a marqué son enfance, son père, sa mère et les autres membres de sa famille de sang, ou de cœur car les amis ne sont pas en reste. A travers ces portraits lumineux, petites perles d’amour et d’humour, c’est aussi beaucoup de lui qu’il révèle en filigrane. Facétieux, volontiers moqueur, son œil voit tout. Les qualités, les défauts, les manies de chacun, les conflits, les non-dits, les coups de gueule, les effusions colorent les jours… Une vie, fragile et gaie, que Leconte choisit de relire aujourd’hui pour n’en garder que la quintessence : l’amour donné et reçu, et l’élan qui circule.

 

 

Ce livre paraît dans une collection joliment intitulée « L’Or du temps », pouvez-vous nous dire quelques mots sur celle-ci ?

Cette collection, qui présente des ouvrages très divers, a pour particularité de jouir d’un beau papier bis, de montrer des photos ou des dessins et d’être reliée à la chinoise, c’est-à-dire d’un lacet rouge cousu à la main. Comme je fais semblant d’être modeste, je ne louerais pas le contenu de mon livre, mais le contenant, qui n’est pas de moi, qui est de l’éditeur et qui est magnifique.

 

Votre texte est empreint d’une tonalité très intime. Pourquoi avez-vous éprouvé le désir de parler ainsi des vôtres ? Pensez-vous que ce sont nos proches qui nous construisent ?

Tout est parti d’un remords que j’éprouvais à l’égard de mon grand-père, que j’appelais Bon papa. Quand je l’ai connu, j’étais un enfant et il me paraissait apathique, indifférent, taciturne, ennuyeux, de telle sorte que je ne multipliais pas à son égard les manifestations de tendresse. Et puis j’ai découvert ensuite, par ce que ma mère m’a raconté, qu’il avait été, jeune, tout le contraire de ce qu’il était vieux, quelqu’un de jovial, de bouillant, d’enthousiaste, d’attachant. Bref, j’ai voulu me faire pardonner.

Mais il y a autre chose qui m’a poussé à parler des miens, le désir de rivaliser avec Le Nain Jaune de Pascal Jardin, livre qui m’avait ébloui, très grand livre. Évidemment, à moins d’être plagiaire né, quand on cherche à rivaliser, on s’éloigne de son modèle. Et je crois que Bon papa n’a pas grand-chose à voir avec Le Nain Jaune.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, en effet, je pense que nos proches nous construisent, d’une part parce que je crois à l’hérédité, et ensuite, parce que notre regard sur eux, les impressions qu’ils nous laissent, les situations, les paysages dans lesquels ils nous font vivre, nous ont peu à peu façonnés. Proust a tout dit là-dessus.

 

Parler d’eux, n’est-ce pas également pour vous une tentative de les faire revivre ? A votre manière, vous élevez à chacun un petit mausolée littéraire…

Ils ont d’ailleurs si bien revécu quand je les décrivais que je les avais devant moi et que des détails que j’avais complètement oubliés ont réapparu.

Et je pense en effet que j’ai essayé de leur élever de petits mausolées. Je crois que c’est ce qu’il faut faire avec eux. Je parlais de Pascal Jardin, dont je n’ai pas du tout apprécié le fils, Alexandre, quand il a cru bon de cracher sur son père et son grand-père. C’est indécent. Si on ne les trouve pas beaux, on se tait.

 

A travers cette galerie de portraits, finalement, c’est vous qui vous dévoilez le plus dans cet ouvrage. En nous faisant partager votre grille de lecture, ce regard tendre et caustique sur votre entourage, vous en dites plus long sur vous que sur eux, en êtes-vous conscient ?

 

Ah, votre question me fait ronronner de bonheur tranquille comme un vieux chat sur les genoux de son maître. Si je pousse un peu, vous dites que je suis un écrivain, énorme compliment. Un écrivain se distingue, je crois, d’un rédacteur qui se contente de décrire un objet, par le fait qu’il a un regard particulier, une sensibilité particulière et que par ce regard, cette sensibilité, il transmet son âme au lecteur. J’ajoute que dans Bon papa, je raconte aussi quelques petites anecdotes sur moi.

 

Bien qu’ils appartiennent à votre famille, les êtres que vous évoquez nous semblent très proches, comme si nous les avions toujours connus… Comment l’expliquez-vous ? Auriez-vous touché là à une forme d’universalité ?

J’ai essayé de faire de personnes somme toute assez ordinaires des personnages, comme dans un roman. Non que j’aie inventé, fait de la fiction ; à part peut-être deux, trois petites choses (et les troubles de ma mémoire), je n’ai rien inventé. J’ai aussi essayé de ressusciter une époque engloutie. Ah, si Bon papa pouvait acquérir l’épaisseur, le relief, l’universalité du père Goriot ou du père Leuwen !

 

Au fond, votre propos n’est-il pas de nous apprendre à lire la poésie du quotidien ? Le prosaïsme du réel ne cacherait-il pas une part de sacré ?

Ça, je crois que c’est le but de tout artiste. Jean Dutourd disait que l’art consiste à transmuer la crotte en azur, en d’autres termes à voir ce qu’il y a d’azur dans la crotte, à en extraire l’azur. Et quand on fait ça, c’est vrai qu’on touche au sacré.

 

Propos recueillis par Cécilia Dutter (mars 2016)

 

Bernard Leconte, Bon papa, mon papa, Editions du Petit Véhicule, 102 pages, 20 euros

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