Interview. Éric Yung. Retour sur l’assassinat de Sharon tate

Il y a cinquante ans (le 9 août 1969) le monde entier était sous le choc. Sharon Tate, enceinte de huit mois, actrice en pleine ascension professionnelle, épouse du cinéaste Roman Polanski était, avec quatre de ses amis, victime d’une tuerie commise au cœur de Beverly Hills à Los Angeles. Des meurtres exécutés par de très jeunes gens, membres de « La famille » du nom de la secte dirigée par Charles Manson. Ces crimes inédits et particulièrement sauvages ont, bien sûr, bouleversé les Américains, mais ont aussi mis fin à la période des « sixties », au mouvement hippie, à l’époque du Flower-power et brisé l’élan de la contre-culture qui, dans les années 1960, avait conquis l’Amérique. Éric Yung, dans un livre titré Charles Manson et l’assassinat de Sharon Tate, a repris la totalité de l’enquête et révèle les réalités d’une affaire criminelle que beaucoup croient connaître.  

 

— Comment vous est venue l’idée, 50 ans après les faits, de faire un livre sur l’affaire Charles Manson/Sharon Tate ?  

Cet ouvrage est une commande d’éditeur, en l’occurrence celle de Jean-Daniel Belfond, patron des éditions de l’Archipel et ce, pour « l’anniversaire » de cette affaire qui n’a pas d’équivalent dans les annales criminelles mondiales. Par ailleurs, et il est difficile de l’ignorer, le dernier film – très attendu – de Quentin Tarantino consacré à l’année 1969 sera en salles le 12 août 2019. Ceci dit, je me suis très vite passionné pour cette enquête. En effet, si nombreuses sont les personnes qui pensent connaître les faits et j’en étais, c’est-à-dire ceux qui ont été rendus publics dans les médias internationaux de l’époque, j’étais loin d’imaginer la réalité de ces crimes commis dans un contexte social et culturel exceptionnel qu’était la fin des années 1960. Par ailleurs, l’enquête reprise avec précision et rigueur fait émerger quelques révélations qui donnent une authenticité insoupçonnée et nouvelle à ce dossier qui n’est semblable à aucun autre. 

— Nombreux sont les livres qui sont sortis, depuis des années, sur Charles Manson et Sharon Tate. Qu’apporte de nouveau le vôtre ? 

C’est étonnant, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, peu d’ouvrages sérieux ont été publiés sur cette affaire. Il y a, évidemment, celui du procureur Vincent Bugliosi, le magistrat de l’époque et directeur de l’enquête, un livre excellent, mais un peu trop juridique à mon goût. C’est le seul livre vraiment notable. D’autres sont très farfelus et se perdent dans des intentions satanistes et autres considérations aussi abstraites que suspectes. Reste, direz-vous peut-être, la biographie rédigée par Charles Manson lui-même. Il n’en est rien ! En réalité, c’est l’un des codétenus de Charles Manson qui a noté des bribes de conversation et, lorsque le camarade de cellule de Manson a retrouvé la liberté, il s’est précipité chez un éditeur américain en prétextant que le gourou l’avait missionné pour faire publier ses mémoires. Ce qui a été fait sans prendre le minimum de précautions et de renseignements. On est très loin de soi-disant mémoires. En revanche, j’affirme que tous les faits rapportés dans Manson et l’assassinat de Sharon Tates ont vrais et exacts au point où j’ai même pu restituer les emplois du temps des policiers chargés du début de l’enquête à la minute près… Par ailleurs, les informations contenues dans le livre mettent en lumière deux choses importantes et jusqu’ici ignorées : la guerre que se sont livrée les policiers de Los Angeles entre eux. C’est inimaginable ! À croire que certains voulaient faire échouer l’enquête et à ce sujet le procureur Bugliosi chargé de remettre de l’ordre dans les rangs policiers parle de « foutoir, d’incompétences professionnelles et de coups tordus ». Par ailleurs, et c’est à souligner, le procureur Bugliosi a réalisé, certes, un boulot époustouflant sur le plan judiciaire, mais aussi, et surtout, il a réussi une prouesse intellectuelle extraordinaire. En effet, comment devait-il agir dans le carcan judiciaire américain pour faire condamner à mort Charles Manson considéré comme le responsable moral des tueries, mais qui n’avait pas participé aux meurtres et qui n’avait même pas de mobile pour commettre ces crimes ? Bugliosi, par un travail effectué durant plusieurs mois, et jour et nuit, a réussi à démontrer ce qui était, a priori, indémontrable. Cette période de l’enquête est passionnante ! 

— Quelles sont vos sources ? 

D’abord j’ai recherché, durant plusieurs mois, des informations crédibles publiées dans des journaux du monde entier. Je crois – et je cite les titres à la fin de l’ouvrage – que j’ai consulté, décortiqué et lu pour rédiger le livre des dizaines de titres américains et près d’un millier d’articles publiés dans des journaux européens dont certains français. Ensuite, j’ai pu accéder à quelques documents ayant trait à l’enquête. Enfin, j’ai eu la chance d’être mis en contact avec un ancien agent du FBI qui connaissait bien l’affaire et qui m’a beaucoup aidé à confirmer ou infirmer certains faits. 

— Que reste-t-il de l’affaire Manson/Tate un demi-siècle après les faits et comment la définiriez-vous aujourd’hui ? 

Il est toujours difficile d’appréhender une affaire criminelle même si son ampleur a dépassé – et dépasse encore – l’entendement. Je souligne ici que Manson a fait commettre, par ses adeptes, d’autres meurtres : on parle d’une trentaine d’assassinats qui n’ont pas pu être élucidés, au point où la conscience d’une nation a été ébranlée et s’est mise à douter d’elle-même. Il est donc nécessaire pour s’approcher au plus près de la réalité de se remettre dans le contexte, dans l’époque. Si l’assassinat de Sharon Tate a marqué la fin des « sixties », la fin des idéaux symbolisés par la vie communautaire dont les dérives ont façonné le monstre Charles Manson et les membres de sa « famille », cette tragédie sanglante est restée néanmoins, dans la mémoire collective, une sorte d’opéra onirique illustrant, dans un ultime soubresaut, les chimères d’une génération disparue. C’est en cela, sans doute, que l’affaire Charles Manson/Tate a exprimé un phénomène de rupture unique dans une civilisation contemporaine et qui mérite d’être examinée au nom de l’histoire humaine. 

Propos recueillis par Joseph Vebret (juillet 2019)

Photo © Didier Cohen

Éric Yung, Charles Manson et l’assassinat de Sharon Tate, Éditions de l’Archipel, juin 2019, 304 pages, 20 €

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