« Je ne te mens jamais » d'Alexandre Seline : des nouvelles entre absurde et ironie

Les éditions de l'Aube viennent de publier Je ne te mens jamais d'Alexandre Seline, écrivain russe de 52 ans, ingénieur atomiste de formation, et l'on ne saurait trop les louer pour cette audace éditoriale, à une époque où les maisons françaises rechignent à publier de la littérature russe contemporaine (alors qu'elle compte des écrivains de tout premier plan) et des recueils de nouvelles (ce qu'est Je ne te mens jamais, qui réunit 9 textes, de quelques pages à une cinquantaine). Mais l'intérêt de ce livre ne tient pas qu'à sa seule témérité éditoriale.


Certes, tous les textes ne sont pas du même niveau, et « Je ne te mens jamais », la nouvelle qui donne son titre au recueil et narre les affres d'un homme jaloux, effectivement trompé par sa femme qui, pourtant, « ne [lui] ment jamais » est, par exemple, relativement prévisible, dans sa forme comme dans son contenu.


Mais la plupart de ces nouvelles, d'un style alerte, concis, enclin aux constats absurdes et subtilement ironiques sont à la fois surprenantes et réjouissantes par leur légèreté narrative. Pour certaines d'entre elles, on a l'impression qu'Alexandre Seline a inventé une sorte de genre en soi : la nouvelle sans chute mais avec élévation finale, un peu comme si, à la fin d'une phrase, au lieu de baisser la voix, on la laissait en suspend. Pris au dépourvu, le lecteur se rend alors compte que prisonnier de schémas plus classiques, il s'était engagé dans une mauvaise approche de ce texte-là, et, penaud et amusé, il le reprend aussitôt du début.


Dans l'ensemble, où se dessine un univers à la fois absurde et fragile, cruel et dérisoire, on retiendra notamment « Alpatovka », récit d'inspiration gogolienne   ̶  une sorte de mélange de « La Brouille des deux Ivan » et du Revizor   ̶, où Seline raconte la visite d'une commission d'inspecteurs dans le petit village de l'Oural qui donne son nom à la nouvelle. Sans se départir de sa bonhomie  le narrateur présente une petite société fonctionnant sur la corruption, le vol et le crime généralisés. Toute inquiétude et toute protestation y sont refoulées, aussitôt qu'apparues, sous le tapis d'un salon où l'on festoie par obligation de jovialité, pour accréditer justement l'idée qu'il n'y a pas à s'inquiéter. Car, comme le constate le narrateur, « si, d'une certaine manière, on pouvait considérer qu'on volait, d'autre part, on pouvait considérer qu'on ne volait pas... Simplement, ça ne se faisait pas, à Alpatovka, de le remarquer. » C'est à la fois drôle, pétillant d'intelligence et terrible de désillusion.


Moins centrée sur une problématique sociétale, même si l'on sent pourtant peser la société, « La Poste du Monténégro » est sans doute la pièce maîtresse de ce recueil, concentré d'intrigues multiples dans un nombre restreint de pages, d'un vol en hélicoptère aux déboires conjugaux du narrateur, d'une coutume monténégrine aux mésaventures d'un écrivain avec son éditeur. Nouvelle virtuose sur la création littéraire que Seline présente ici comme une imbrication du travail de l'imaginaire, des frustrations de l'écrivain et des vicissitudes de l'existence, « La Poste du Monténégro » fonctionne sur un passage incessant entre les mondes réels et créés, qui ne cesse de surprendre le lecteur, suscitant à la fois son rire et son admiration.


Je ne te mens jamais est le premier livre d'Alexandre Seline à être publié en français, mais les éditions de l'Aube annoncent d'ores et déjà la parution prochaine d'un roman du même auteur, intitulé (provisoirement ?) Video Untermenschen. Une affaire à suivre donc, et avec la plus grande attention.


André Donte


Alexandre Seline, Je ne te mens jamaisLes éditions de l'Aube, coll. « Regards croisés », mai 2012, 185 pages, 16,10 euros

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