Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Christophe Ono-Dit-Biot. Extrait de : Croire au merveilleux

 

EXTRAIT >

 

Faire propre

 

Aujourd’hui je vais mourir.

Je ne suis pas malade.

Je ne suis pas ruiné.

Je n’arrive plus à vivre, c’est tout.

Amputé à ce point, est-ce qu’on peut même employer le mot : vivre ?

 

J’ai longtemps cru que j’y arriverais. Cru tout ce qu’on m’a raconté : l’apaisement qui suit l’acceptation de la mort de l’être aimé, puis sa renaissance sublimée sous forme de souvenirs... Tu parles. Je ne pense plus qu’à ses cendres flottant sur l’eau. J’ai leur goût dans la bouche.

 

La nuit, on tend les bras et il n’y a plus personne, plus rien.

Je ne peux pas la faire revenir, mes mots ne me servent à rien, or je n’ai que les mots, alors je veux mourir.

 

Plus personne ? J’aggrave mon cas : il y a quelqu’un. Un enfant, notre fils, six ans. Mais l’amour que j’ai pour lui, l’amour qu’il me donne, et même la somme de ces amours ne parviennent pas à équilibrer le plateau de la balance. Ça penche beaucoup trop, de l’autre côté, sur le plateau vide, celui qui m’attire.

 

Lorsque je le regarde, lui, je la vois, elle. Et je lui en veux, à lui, comme à elle. Les mêmes traits, le même défi dans le regard sombre, la même grâce, la même peau, les mêmes colères.

 

Alors, en finir. Je sais que je bafoue tous mes engagements de père en écrivant ça, mais en suis-je encore un ?

 

Si j’en suis un, c’est un mauvais. Je m’en suis encore aperçu à Chambord, il y a quelques mois, en plein hiver. Le château où a été tourné Peau d’âne. Je voulais l’y emmener parce qu’il avait adoré le film, et surtout Deneuve. Je suis plutôt Seyrig. Un ciel blanc à force d’être gris couronnait les clochetons, la tour à fleurs de lys, les terrasses ornées de salamandres sculptées, où nous errions tous les deux, main dans la main, entre la terre et le ciel, jusqu’au bord, à pic. Peu de visiteurs, transis, comme nous, et tout autour, à perte de vue, la masse de la forêt qui nous cerne, comme si nous étions sur une île, menacés par des vagues griffues. Me venaient en tête non pas des images de sangliers fonçant dans les futaies lors de chasses fabuleuses, non pas celles de torches éclairant les cavalcades de jeunes princes au sang vif, excités par la sève courant sous les écorces, mais des visions de meurtres atroces, des nourrissons auxquels on arrache le cœur parce qu’une marâtre l’exige, des jeunes femmes dont on prend la vertu en laissant ensuite leurs beaux appas aux loups, des têtes d’innocents broyées à coups de silex et dont le sang macule la dentelle des fougères.

 

Nous sommes redescendus par l’escalier à double vis, dessiné, dit-on, par Léonard de Vinci. Les pièces étaient glaciales, tendues de tapisseries pelées désertées par les couleurs. Le froid régnait en maître, on le sentait, solide, au bout de nos doigts gelés. Un cerf sculpté dans le bois, à taille réelle, vu dans le film de Jacques Demy, posait au centre d’une pièce avec une grande croix au milieu des andouillers. Perdu dans cette immensité, l’animal pétrifié vous poignardait le cœur. Ce n’était pas un château, c’était un sépulcre.

Je n’avais pas l’énergie de répondre à ses questions sur les rois, sur Léonard, la Renaissance et la symbolique de la fleur de lys. Ce délire de pierre puait la mort, me révulsait : je savais bien que l’odeur venait aussi de moi.

Je suis lucide, c’est mon drame. Comme si la vie ne voulait plus circuler dans mes veines. J’ai bien peur que ce soit sans issue.

 

Je ne mérite pas mon fils et sa gentillesse. Sa grâce de faon.

 

En conduisant vers Chenonceau, j’ai pensé à ces parents qui avant de se tuer tuent leurs enfants. J’avais toujours trouvé ça dégueulasse, et puis ce jour-là j’ai compris. Nous venions de franchir un péage, et de longer un silo en béton de proportions colossales qui semblait abandonné.

« Papa, tu mets un peu de musique ? m’a-t-il dit de sa petite voix.

— Bien sûr mon cœur. »

Oui, ce jour-là j’ai compris. On ne tue pas ses enfants parce qu’on veut faire table rase d’une vie ratée, en tentant par un retour en arrière d’annuler le gâchis que nos vies d’adulte ont semé dans la leur.

Non : on tue pour ne pas être jugé par ses enfants quand ils seront en âge de le faire.

 

Moi j’ai confiance en son jugement. Et c’est pour ça que je veux qu’il vive.

 

Il vivra, et dans les meilleures conditions possibles. J’ai tout arrangé pour lui. Une jolie somme l’attend à sa majorité. Et un système de virements copieux d’ici là. Tout est en ordre, sous clef, dûment notarié. Il sera élevé par ceux qui m’ont élevé. Là où il est en ce moment. Il ne manquera de rien. Si, il manquera d’un père. Pas grave, mieux même : je n’aurai pas eu le temps de le décevoir, comme tous les pères.

 

Lâcheté ? Non. Ce qui serait lâche, c’est de ne pas le faire, de continuer à me renier à ce point. Je ne mets pas fin à mes jours, je mets fin à une longue nuit.

Mes pensées fusent. Je ne les contrôle plus.

 

Ma femme est morte. Sous l’eau. Mais avant de mourir elle est partie, nous laissant seuls, mon fils et moi. Je n’ai jamais su si elle comptait revenir de ce voyage qui aura été fatal, ou si elle avait fait une croix sur nous. C’était une artiste... Et on ne sait jamais, avec les artistes. Le prix de la création est lourd. Le problème, c’est que ce sont souvent les autres qui le paient.

Cette ignorance me ronge. Et j’erre, tel ce bon vieil Ulysse, à bord de mon corps dont la charpente gémit, et sans l’espoir de retrouver, au bout des mers, le lit d’olivier où m’attend Pénélope.

Pénélope m’a planté.

 

Il faut voir la gueule que j’ai. Ça fait deux ans maintenant mais j’en ai pris dix.

 

« Pourquoi tu pleures, Papa ? Je vais te donner un bisou et tu n’auras plus mal. »

C’est lui qui se lève, un comble, et vient m’apaiser avec sa petite main. Il s’allonge à mes côtés, et je parviens à retrouver le fil du sommeil.

Le monde est à l’envers. J’ai honte.


« Tu as mal où, Papa?»


Et parce qu’il faut bien répondre quelque chose : « J’ai mal au cœur, mon fils. »


Il l’a dit l’autre jour à l’école. « Mon papa a mal au cœur. » Du coup, lorsque je suis allé le chercher, la maîtresse m’a demandé si j’avais besoin d’un bon cardiologue. Est-ce que c’est ça le deuil ? Être confronté au silence ? Se fracasser constamment contre le mur de l’absence ?

Chialer tout en conservant l’espoir d’un miracle ?

 

Le château de Chenonceau est délicatement posé sur le Cher, bien solide sur ses arches. Ce n’est pas un château fort, c’est un château-pont. Pendant la Première Guerre mondiale, il fut transformé en hôpital. Depuis leur lit, les gueules cassées pêchaient dans l’autre lit, celui, liquide, de la rivière. Le Cher. Mon cher à moi a beaucoup aimé Chenonceau. La chambre de la reine, les grands lits à baldaquin, les portraits de Diane de Poitiers en Diane chasseresse, avec son croissant de lune dans la chevelure, et le D chevillé au H d’Henri pour mieux mimer l’amour, les sirènes sculptées sur les portes, le portrait de Mme Dupin, qui tenait un salon littéraire et reçut Voltaire, Rousseau, Montesquieu ou Bernis.

« Elle est belle, Papa... C’est quoi une muse ?

— Une femme qui inspire les artistes.


— Ça veut dire qu’elle les aide à respirer ?

— Oui, mon faon. »

 

Je n’ai aimé, moi, qu’une seule pièce. Celle de Louise de Lorraine, l’épouse d’Henri III, tout en haut, sous les toits. Tous les murs sont peints en noir, constellés du même motif répété jusqu’à l’écœurement sur les lourdes tentures des baldaquins et celles qui obstruent les fenêtres : des cornes d’abondance pleurant des larmes d’argent. Dans un coin, un oratoire et un portrait d’Henri, pourpoint et bonnet noirs, moustache et barbiche de mousquetaire, saphir à l’oreille, œil mélancolique. Devise de circonstance pour moi : Manet ultima caelo, « La dernière se trouve au ciel ». Sauf que lui ce n’était pas la dernière femme mais la dernière couronne, après celles de Pologne et de France que son front mortel avait ceintes. Le ligueur Jacques Clément, terroriste chrétien, le frappe au ventre en 1589. Au ciel, Henri ! Restée sur terre, Louise se brûle dans le chagrin et fait de cette chambre son tombeau. Vivante mais morte. J’ai aimé ce lieu. J’ai aimé ce noir. J’ai aimé le cadre d’un tableau christique où trois gouttes de sang s’écoulaient d’un cœur entouré d’épines.

Ce cœur, c’était le mien.

 

« À quoi bon vivre avec un père comme toi ? » me suis-je dit en sortant du labyrinthe végétal que Catherine de Médicis avait voulu pour son parc. Perdu dans les haies d’ifs, et si heureux de se perdre, mon fils m’appelait, « tu es où, Papa ? Je ne te vois pas ! Mon papa ! ».

Les larmes coulaient sur mon visage, prestement torchées d’un coup de manche. « Mon papa, tu es où ? » Il ne me voyait pas. Aveuglé par le sel qui mordait mes joues, broyé par la honte de ne pouvoir lui répondre, j’aurais voulu que la terre humide, tapissée de feuilles à moitié décomposées, m’absorbe. Et qu’une bonne fée l’emmène, lui, dans son carrosse pour en prendre soin.

Il sera mieux sans moi. Je n’ai vraiment plus la force. Je lui ai transmis ce que j’ai de mieux à transmettre. Le reste, mes vices, mon petit paquet de névroses, a-t-il besoin de le découvrir ?

Il a trouvé la sortie du labyrinthe et saute dans mes bras. Je prends sa petite tête entre mes mains. Il sourit. C’est insupportable car il a ses traits mais il n’est pas elle.

« Enfant » commence comme « enfer ». Celui que je lui promets si je reste.

 

Pourquoi ne m’a-t-elle rien laissé ?


Une explication ?


Que je sache, au moins, ce qu’elle comptait faire de nous ?

 

Aux orties, le grand-guignol, la cervelle éclatée sur les murs. Je veux faire propre, respecter ceux qui vont me trouver. Rester design, en accord avec mes meubles.

Je vais glisser. Tout doucement.


Faire place nette.


Ma solution finale est médicamenteuse.

 

© Gallimard 2017

© Photo : F. Mantovani

 

Quatrième de couverture > « Je veux bien avoir été distrait ces temps-ci, mais je sais que si j’avais croisé cette fille-là dans l’ascenseur ou le hall d’entrée, je m’en serais souvenu. Et puisque je me souviens d’elle, c’est que je l’ai vue ailleurs. »

César a décidé de mourir. Mais une jeune femme sonne à sa porte et contrarie ses plans. Étudiante en architecture, grecque, elle se prétend sa voisine, alors qu’il ne l’a jamais vue. En est-il si sûr ? pourquoi se montre-t-elle si prévenante envers lui, quadragénaire en deuil de Paz, la femme aimée, persuadé qu’il n’arrivera pas à rendre heureux l’enfant qu’ils ont eu ensemble, et qui lui ressemble tant ? Pourquoi est-elle si intéressée par sa bibliothèque d’auteurs antiques ?

D’un Paris meurtri aux rivages solaires de l’Italie en passant par quelques îles proches et lointaines, Croire au merveilleux, en dialogue intime avec Plonger, est l’histoire d’un homme sauvé par son enfance et le pouvoir des mythes. Un homme qui va comprendre qu’il est peut-être temps, enfin, de devenir un père. Et de transmettre ce qu’il a de plus cher.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Christophe Ono-Dit-Biot, Croire au merveilleux, Gallimard, mars 2017, 240 pages, 20 €

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