Les meilleurs extraits de la rentrée littéraire de septembre 2017 sélectionnés par Annick Geille.

Jean-Luc Coatalem. Extrait de : Mes pas vont ailleurs

EXTRAIT >

Vous êtes venu vous reposer de la Chine ancienne, de l'effroyable tuerie de la guerre et de la lassitude des choses infimes. Il n'y a pas beaucoup de monde au Grand Hôtel d'Angleterre, en plein centre du Finistère, le climat breton peut être si capricieux, et il l'est en ce mois de mai 1919, avec vent, pluie et même grésil. Vous aurez sans insister la chambre que vous vouliez à l'étage, derrière ; elle est claire, propre, mais se révélera à l'usage froide et fumante, sa cheminée tirant mal. Tant pis. Ses fenêtres donnent sur la marge de la forêt, cette forêt du Huelgoat pleine de légendes, de mares et d'un chaos de rochers écroulés et débandés au fil d'une rivière qui devient souterraine. Désormais, vous l'avez écrit à Hélène, Hélène Hilpert, votre amoureuse, vous tenez à vous immerger « du matin au soir dans les arbres ». Même s'ils sont poisseux d'eau. Et que la roche est traîtresse dans les mille hectares de hêtres et de chênes de ce « Fontainebleau breton », à une demi-heure de la ville assoupie de Morlaix.

Au fond de la salle à manger de l'hôtel style Belle Époque, bâti en 1908, vous déjeunez seul et à l'écart, sur l'une des tables garnies d'un bouquet de fleurs (la serviette pliée dans l'assiette rappelle le plumage d'un oiseau), d'une tranche de viande blanche, de fruits, de vin rouge dans un carafon. Un cognac pour finir. Vous n'avez jamais eu d'appétit. Vous parlez peu. Vous évitez autant que possible Mme Perdriel, une amie en villégiature avec son fils, que la pluie condamne elle aussi à tourner en rond. De même cet essaim de touristes anglais qui, descendus du bateau Plymouth-Roscoff, empruntant le train Morlaix-Carhaix, profitent du printemps sur le continent – la vie bretonne est bon marché, le lac charmant, le Chaos de pierres amusant, les gens du cru pittoresques et bonhommes, la plupart des éleveurs et des paysans vont à la messe en costume bleu et noir...

Vous n'êtes pas d'un naturel liant. Vous ne jouerez au bridge avec personne. Vous ne commenterez pas l'actualité des journaux avec quiconque – les étudiants chinois qui se soulèvent à Pékin, les répercussions de l'assassinat du révolutionnaire Zapata au Mexique, les affrontements entre syn­dicalistes et forces de police à Paris, auxquels vous êtes indifférent. Vous vous montrez très poli mais en tenant toujours les autres à distance. Vous affichez et revendiquez votre solitude. L'entourage la respecte. Tout juste quarante et un ans et ce mélange extraordinaire chez vous, sur votre visage comme dans votre allure, d'homme mûr et d'enfant. Fébrile et très fatigué.

Parfois, vous relevez la tête, Victor, l'air soucieux, hélé du dehors. Quelque chose d'invisible a tinté à travers l'ancienne Brocéliande. Elle est au fond si chinoise... Un éclair, une trouée. Quelque chose qui murmure, et descend sur vous comme une invite, une prière. Puis ça se referme. Plus noir. Encré comme peut l'être la nuit sur la lande. Vous arrêtez la lecture de l'acte IV de votre Hamlet. « Car ce que nous voulons faire, faisons-le sur-le-champ », s'exclame Claudius, le roi du Danemark. Vous saisissez votre parapluie. Irez-vous jusqu'aux rochers jetés en vrac par la main géante ? Un mot à Mme Clausse, la patronne, devant le perron où se rangent en épi les carrioles. Elle répond, inquiète :

– Attendez donc avant de sortir, docteur Segalen, le ciel est chargé...

Vous êtes devenu fragile. Même vos proches ne vous reconnaissent plus tant la maladie vous creuse. Votre teint est pareil à du jade, les mains quasi transparentes et les bras, autrefois musclés, au vieil ivoire. Seuls vos cheveux bouclés et drus témoignent de votre âge relatif, vous pourriez être au milieu de vos forces comme on dirait d'un gué. Mais non. L'onde a monté qui recouvre et mange vos jambes. Vous abusez de calmants et de somnifères, après vous être injecté des piqûres de sérum Quinton, à base d'eau de mer.

Douze ans plus tôt, alors que vous briguiez le prix Goncourt pour votre premier ouvrage, Les Immémoriaux, paru en 1907, Jules Renard, auquel vous faisiez une visite de courtoisie, espérant son appui puisqu'il était juré, vous avait méchamment croqué dans son Journal. Sur le pas de la porte, votre exemplaire frais imprimé au Mercure de France dans votre serviette, vous lui étiez apparu « souffreteux, pâle, rongé, trop frisé ». Acerbe, Renard ne perçut pas l'essentiel : vous étiez déjà un jeune homme obnubilé que sommaient les lignes maritimes, les trains brinquebalants et le fouillis des pistes jaunes. Tant pis pour ce Goncourt, dont vous ne vouliez le lot que « pour écrire un autre livre » ! Que l'on vous accordât plutôt le feu !

Dès l'aube, le Huelgoat, ce haut bois, distille ses sons. Détrempée, son haleine est grosse de bruis­sements liquides et de pépiements qui maquillent tout d'étrange et mettent tout en apesanteur. Quelle est alors cette voix qui s'insinue entre les ramures, cogne la roche, affleure jusqu'au fracas, puis recule à l'approche du pèlerin ? Est-ce le chant fredonné d'une licorne ? Qui vive et qui va là ? Vous, Victor, pour quelques jours, avec des livres et des carnets, sevré d'opium, donnant des coups de badine dans les taillis, traquant un morceau de ciel, l'eau du lac ourlée d'une onde. Vous, concentré et démoli. Cherchant votre souffle.

Yvonne, votre épouse, vous a réservé l'hôtel.

Excellente réputation dans le Finistère. On y mange bien et copieux. Le jardin, derrière, est agréable, bordant les bois. Excentré du village et de sa foire, au calme. Vous irez quand vous le souhaiterez, vous a-t-elle fait comprendre à la mi-avril 1919, lorsque vous vous sentirez mieux, en clair avec plus de vigueur et d'allant, et resterez sur place le temps nécessaire. Elle aussi a « l'immense désir d'aller à La Forêt respirer toutes les fleurs, de tout le printemps »... Elle n'a que trente-cinq ans.

Vous êtes donc arrivé le 7 mai, après un séjour écourté fin avril. Yvonne vous rejoindra les 10-11 mai et les 17-18 mai. Mais il pleut horriblement. Les vitres de la salle à manger en sont grêlées. Vous esquissez un cercle sur la buée avec le doigt, vous y ajoutez ce sourire énigmatique comme sur les statues des temples khmers. L'âtre crépite entre les vaisseliers garnis de bols de Quimper. Vous lisez sous un plaid, l'un des verres de votre lorgnon est fêlé. Un peu de thé. Derrière son pilier cannelé, la servante vous observe à la dérobée, vous n'êtes pas un hôte comme les autres, vous ressemblez à un professeur préoccupé, nullement en vacances.

Sous le papier peint au motif de feuillage, vous répondez par de longues lettres à Hélène, à Yvonne, alternativement, d'une écriture appliquée qui court telle une ronce. Vous goûtez ce retrait finistérien, « cette absence » dans le vieux pays celte, idéal pour vous requinquer ou vous faire franchir une marche – « je ne quitterai pas la forêt enfin accueillante avant qu'elle ne m'ait donné ce que j'attends d'elle ». Certes, vous ne voulez ni revenir sur le diagnostic de vos confrères, ni utiliser de termes médicaux. Après le séisme de la guerre, ses millions de morts, puis l'épidémie de grippe espagnole qui a ravagé l'Europe, votre cas vous paraît négligeable, qu'on vous laisse donc tranquille. Toutefois, ce n'est qu'« au prix d'éner­gie incessante » que vous parvenez à imiter « les gestes de tout le monde » et à gagner les arbres de la lisière, la rivière, et puis le tumulus. Détresse psychique.

© Stock 2017

© Photo : Julien Falsimagne

 

Quatrième de couverture > Mai 1919. Victor Segalen est retrouvé mort, couché dans un petit bois, au cœur du Finistère. Partant du mystère qui entoure la mort de Segalen, suicide ? accident ?, Jean-Luc Coatalem suit les empreintes de l’écrivain-voyageur, breton, comme lui, Brestois, aussi. Militaire, marin et poète, auteur d’une œuvre labyrinthique que, de son vivant, personne n’aura soupçonnée.

En 1903, Segalen pélerine sur les traces de Gauguin, aux îles Marquises. En 1905, à Djibouti, sur celles de Rimbaud. En 1909, il traverse la Chine, en jonque, en train et à cheval, et il recommencera. En 1910, il se risque dans le dédale de la Cité interdite de Pékin, derrière un séduisant jeune homme, espion et amant de l’impératrice. Puis il réside seul à Hanoi, rêve au Tibet, et achète son opium. Il meurt à quarante et un ans, dans la forêt légendaire du Huelgoat, un Shakespeare à la main, la jambe entaillée, au-dessus d’un Gouffre, loin de son épouse et de cette autre femme qu’il aime.

Revisitant l’œuvre de Segalen, les lettres à ses deux amours, ses nombreux voyages, Coatalem fait apparaître les résonances, nombreuses, la complicité littéraire et l’écrivain compagnon, composant par ces prismes mêlés, le roman de sa vie, au plus près d’un Segalen vivant et vibrant.

Jean-Luc Coatalem, écrivain et rédacteur en chef adjoint au magazine Géo, a publié notamment Je suis dans les mers du Sud (Grasset, 2001), un essai sur Paul Gauguin, prix des Deux Magots et prix Bretagne, Le Gouverneur d’Antipodia (Le Dilettante, 2012), prix Nimier, Nouilles froides à Pyongyang (Grasset, 2013), et dernièrement Fortune de mer (Stock, 2014).

Pages choisies par Annick Geille

Jean-Luc Coatalem, Mes pas vont ailleurs, Stock, août 2017, 288 pages, 19,50 €

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