Kupka, pionnier de l’abstraction.

Célébrons ce printemps de la peinture qui chasse enfin les faussaires, les pitres et autres mystificateurs pour offrir au public trois extraordinaires expositions : l’avant-garde russe à Beaubourg, l’avant-garde hongroise au Minotaure et Kupka au Grand Palais

Au commencement était l’esprit, semble se dire Frantisek Kupka au seuil de ses trente ans, en 1899, quand il achève à la craie et au fusain sa Méditation, se présentant nu, agenouillé et recueilli face aux sommets enneigés, devant un lac de montagne épuré. On y lit tout le symbolisme romantique porté par Caspar David Friedrich dans Le Voyageur contemplant une mer de nuages datant de 1818… Quel sens donner à sa vie, quelle articulation à dessiner entre physique et métaphysique ? Mais il n’est en rien ici question de posture, Kupka faisait, nu, une demi-heure de gymnastique tous les matins, dehors, été comme hiver…

Kupka est symboliste à ses débuts – comme tout le monde, serait-on tenté de dire : lui, le dévoreur de livres, n’hésite pas d’ailleurs à se représenter dans Le Bibliomane (1897) lors de sa première participation à un salon parisien en 1899. Paris où il revit littéralement après les dures années viennoises passées aux beaux-arts, Paris où il va travailler pour la presse illustrée, de Cocorico à L’Assiette au beurre…et devenir internationalement reconnu, même si ce travail alimentaire va l’éloigner de la peinture pendant une décennie. Dix ans de purgatoire pour se payer gîte et couverts, et ce ne sera qu’en 1906 qu’il pourra quitter Montmartre et s’installer à Puteaux pour, enfin ! pouvoir peindre des conceptions, des synthèses, des accords. Avec de sympathiques voisins avec qui il participera à l’aventure du Sturm : Raymond Duchamp-Villon et Jacques Villon les frères de Marcel Duchamp.

Maître de la couleur qu’il mettra au service d’une dynamique des formes élémentaires, Kupka défendra – dans une fidélité totale à ses choix artistiques – un art du mouvement qui ne rompt pas avec la réalité mais inscrit sa quête d’autonomie formelle dans une approche empirique de l’observation.
 

1910 voit Grand nu. Plans par couleurs réinventer la figure méditative dans une représentation sculpturale de la femme, à la fois désincarnée et recolorée, placée au cœur d’une perspective verticale habitée de formes circulaires. Avec cette esthétique des plans, Kupka dialogue avec le cubisme et le futurisme avant de les délaisser, estimant que volume et mouvement ne peuvent être représentés dans un ensemble bidimensionnel. Que cela relève d’une démarche absurde et malhonnête, qu’emprunter à la nature c’est la trahir ou trahir sa vision, ce qui revient au même…
La décision est prise : il créera à partir des seuls moyens de la peinture une autre réalité qui ne sera que picturale.

Septembre 1912 marque donc le tournant dans l’histoire de la peinture : pour la première fois sont exposées au public les deux premières peintures strictement non figuratives : Amorpha, fugue à deux couleurs et Amorpha, chromatique chaude. Le rejet de la mimésis est acté… même si c’est en 1911 que Kandinsky peint Tableau avec cercle suivi par Giacomo Bella (Compénétrations iridescentes) et dans le printemps 1912 les Fenêtres de Robert Delaunay… mais ces œuvres restèrent invisibles aux yeux du public, seul Kupka prit le risque de se dévoiler au Salon d’automne : la presse le taxera de fumiste !
Et même Apollinaire restera muet… alors qu’il tenta, avec la Section d’Or, de rassembler les peintres qu’il considère comme œuvrant vers le renouveau du cubisme par l’intervention de formes plus abstraites, plus lyriques. En leur donnant le nom d’Orphisme, il voulait, sinon lancer un courant, tout le moins signaler le tropisme musical de cette inflexion. Henry Valensi, Léopold Survage, Vassily Jandinsky et Frantisek Kupka seront les pionniers de cette aventure, même si ce dernier aimait garder ses distances et demeurer le plus possible caché du monde dans son atelier de Puteaux… et débattre de l’avenir de l’art avec les frères Duchamp.

Kupka aura donc devancé de trois ans Malewicz qui, le 15 décembre 1915, à Pétrograd, lors du vernissage de l’exposition 0,10 (sous-titrée Dernière exposition futuriste), présenta trente-neuf peintures non objectives ; des œuvres réalisées avec des plans de couleurs géométriques s’inscrivant hors de toute ressemblance au monde réel, parachevant de couper définitivement le cordon ombilical de la tradition mimétique…
Et tout comme Kandinsky et Malewicz, Kupka va écrire sa théorie, en français, au début des années 1910 : La Création dans les arts plastiques désormais introuvable sur la planète-livres et qui se consulte seulement en bibliothèque…

 



Les Plans verticaux exposés au Salon des indépendants de 1913 vont inaugurer, dans la foulée de l’année précédente, un registre important de l’œuvre de Kupka, une radicalité qui rappelle les idées fixes de Mondrian et sera reproduite dans le revue De Stijl de Theo van Doesburg en… 1926.
 

La Première Guerre mondiale interrompt ses recherches qu’il reprend dès 1918 pour s’intéresser à l’organique et au cosmique avant de revenir à une expression essentiellement déterminée par des constructions géométriques à partir des années 1930, jusqu’à sa mort en 1957. Avec des étapes dans ce cheminement vers ce tout qui l’obsède ; ainsi, à la fin des années 1920 il conçoit l’abstraction comme un procédé de simplification picturale, il élimine, décante, simplifie, soulage la toile des oripeaux de la représentation formelle pour un art géométrique austère mais diablement envoûtant.
Secret, ermite, le poète-peintre s’enferme dans l’univers des formes pour tenter d’enrichir la vie d’aspects nouveaux. Kupka ne montrera que très peu ses œuvres (deux rétrospectives, à Paris en 1936 et à Prague, en 1946). On comprendra alors toute l’importance de cette exposition au Grand Palais…

Tout en gardant le principe des dépliants, ce carnet d’expo de Pierre Brullé, qui prend le relais des célèbres Hors-séries de la fameuse collection Découvertes de Gallimard, offre une nouvelle maquette plus aérée et une articulation plus aisée dans la manipulation de l’objet : une réussite !

Pascal Rousseau, quant à lui, déroule une suite de questions-réponses autour des axes fondateurs du parcours de Kupka, des plans recomposés finaux depuis l’approche spirite de son adolescence en passant par Darwin, la quatrième dimension, le minimalisme ou encore les sciences et la musique. De quoi embrasser tout l’univers du peintre.

Enfin, on ne peut quitter cette exposition sans emporter le remarquable catalogue qui déplie tout le parcours qui nous a enchantés, accompagné de textes clairs et précis, ancrant ce peintre majeur dans la paysage artistique mondial.

François Xavier

Brigitte Leal, Markéta Theinhardt & Pierre Brullé (sous la direction de), Kupka : Pionnier de l'abstraction, RMN, mars 2018, 304 p. – 49 €
Pierre Brullé, Kupka, 30 illustrations couleur, 120 x 170, Gallimard, coll. "Découvertes", mars 2018, 64 p. – 9,20 €
Pascal Rousseau, Kupka en 15 questions, 20 illustrations couleur, 165 x 225, Hazan, coll. "L’art en question", mars 2018, 96 p. – 15,95 €

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