Interview. Patrick Tudoret : L’homme qui fuyait le Nobel… mais pas l’Essentiel


Auteur d’une douzaine d’ouvrages, en cette rentrée littéraire, à travers son nouveau roman, Patrick Tudoret nous offre une échappée sur les chemins de Compostelle, prétexte à une méditation littéraire sur la vanité des gloires humaines, l’éternité de l’amour, la tendresse de la nature et la Vie majuscule. Un livre tout en poésie et grâce dont la flèche indique résolument le Ciel.

 

Parlez-nous de Tristan, votre héros. Qui est cet écrivain qui, devant l’annonce du couronnement de sa carrière par le Prix Nobel, refuse le titre et prend ses jambes à son cou ?

Tristan Talberg (dont le patronyme signifie à la fois vallée et montagne en allemand, cette dualité n’est pas sans importance) est un écrivain « arrivé ». « Si je suis arrivé, c’est que je n’allais pas bien loin », persifle-t-il, d’ailleurs. Reconnu, célébré, il se voit attribuer le prix Nobel de littérature, récompense la plus convoitée de la planète littéraire. Devant le vacarme médiatique qui accompagne la nouvelle, il est en effet saisi de panique et, comme vous le dites, « prend ses jambes à son cou ». Du coup, son refus prend les allures d’une fuite. Fuite de la police qui très vite se met à sa recherche, fuite de la meute journalistique qui pense à un enlèvement crapuleux, voire à un acte terroriste. De fait, personne n’imagine un instant que l’on puisse ainsi refuser le Nobel… Pourtant quelques écrivains – bien peu, il est vrai – l’ont fait naguère, comme Jean-Paul Sartre ou Samuel Beckett.

 

De quoi a-t-il peur ?

Je dirais de ce qui n’est pas lui…, de cette soudaine assomption médiatique dans laquelle il ne se reconnaît pas, des ors de la vanité plus que du Nobel lui-même. Il faut dire qu’un fait important régente sa vie : la mort de sa femme aimée cinq ans auparavant, minée, laminée, par une affection dégénérative lourde : la maladie de Huntington (dont j’ai pu voir les terribles effets et contre laquelle se battent plus de gens que l’on croit). Elle, première danseuse de l’Opéra de Paris, toute en grâce et en volonté, a dû renoncer à son plus grand rêve : devenir danseuse étoile… Depuis ce drame, il n’écrit plus, ne sacrifie plus à la comédie sociale. Il s’est écarté des hommes et professe volontiers une misanthropie assumée. La seule passion qui l’anime encore, et qu’il partageait avec son épouse, c’est la marche, dont comme Jean Giono, il fait une affaire de style… Alors, sans un sou vaillant en poche, voyageur sans bagage, il se met en marche et gagne la province : le Vendômois, tout d’abord, puis l’Auvergne, enfin le grand sud, l’Espagne par le Camino Francés…

 

Que traduit sa fuite ?

Nabokov a écrit : « Le bruit terrassera le monde. Courage, fuyons ! » Talberg ne fait, au fond, que céder à cette injonction. Fuyons le bruit, le vacarme vide de sens, la fausseté qui parle haut et creux ! Pour mieux se rapprocher de lui-même, sans doute, et surtout de sa femme. 

 

La mort tient une place très importante dans votre ouvrage. Vous parlez de la mort de l’être aimé, de l’expérience de la perte, de l’empreinte laissée par les êtres chers, du vide qu’ils laissent derrière eux…

Oui, la mort de sa femme a modifié à jamais son métabolisme. Ce qui le mouvait ou l’émouvait auparavant n’est plus que fétu de paille. Il a vécu dans sa chair cette lente déchéance physique qui a cloué sa sublime sylphide dans un fauteuil roulant. Il a vécu son combat, sa rage, sa force aussi, qui l’a profondément impressionné. Mais ce qui reste d’elle surtout, c’est un sillage de grâce. Au fond, la vraie héroïne de mon roman, c’est elle. Une précision importante en passant, on pourrait à en découvrir la trame penser que mon roman est noir, désespéré. C’est tout le contraire – et vous qui l’avez lu le savez : une célébration de la vie où l’humour, la drôlerie, la farce même, l’emportent très souvent. Parce que la vie est ainsi.

 

Mais au-delà de la mort, au fil des pages, vous faites entrer le lecteur dans ce que j’appellerais la pérennité de l’amour. Tristan a perdu son Yseult mais pas l’amour, qui reste infiniment présent dans sa vie. En s’engageant sur le chemin de Compostelle, il va toucher à cette éternité de l’amour humain quand il rejoint l’Amour divin.

C’est vrai, cette version très personnelle du mythe de Tristan et Yseult est avant tout le roman d’un amour fou… L’amour fou d’un homme pour sa femme qui lui était tout. Ce qu’il découvre en marchant sur le chemin de Compostelle (au début sans le vouloir, puisqu’il le croise par hasard), c’est, comme l’écrivait saint Augustin, que « la mesure de l’amour c’est d’aimer sans mesure » Cet amour qu’il croyait perdu retrouve post-mortem une force qu’il ne soupçonnait pas. C’est là où le roman devient semi-épistolaire, y alternent ainsi récit à la troisième personne et lettres écrites à l’aimée perdue. Et ce faisant, il la ressuscite. Chaque jour, elle sera de plus en plus présente à ses côtés, même à travers Emilie, cette mystérieuse gamine dont il fera la connaissance en gravissant le col de Roncevaux.

 

Votre propos, à l’évidence transcendant, ne manque ni de panache ni de courage dans une époque plus encline à l’athéisme, qu’en pensez-vous ? Selon vous, la vraie vie est-elle en Dieu, ici et maintenant ?

Question complexe s’il en est. Talberg est un sceptique, un agnostique avoué quand sa femme a toujours eu une foi d’airain, foi qu’il a toujours enviée, admirée sans réussir à la partager. Mon roman, s’il n’est pas, à proprement parler, l’histoire d’une conversion, est celle d’un homme qui marche et renoue avec la vie. Pour moi, évoquer ces sujets ne relève pas du panache, mais de la simple exigence. Sans élévation minimale, sans aspiration à la verticalité dans ce monde par trop englué dans la matière, pas de station debout pour homo pseudo sapiens… Si l’on s’en tient au vieil Occident, l’athéisme progresse, c’est vrai. Mais, partout ailleurs dans le monde, ceux qui voyagent le savent, le sacré est au cœur de tout. Quand on parle d’athéisme, d’ailleurs, il vaudrait mieux parler d’agnosticisme, tant la posture radicale qui vise à conclure (à laquelle Flaubert a déjà tordu le cou dans Madame Bovary à travers ce pauvre M. Homais) n’est pas si fréquente au fond. Ce qui domine c’est le sage « Qui suis-je pour savoir » ? » ou bien la foi, pétrie de doutes, celle du croyant vrai et non du « sachant ». Et, pour répondre à votre dernière question, je dirais que la vraie vie est en l’Homme, ici et maintenant, qu’il croie en Dieu ou non. Mais s’il croit en Dieu, un Dieu d’amour et de paix, pas celui de certains délirants, alors, il dispose d’une arme de construction massive.   

 

La fin de votre roman est une ode à l’Elan qui nous gouverne, un hymne à la Vie. Au bout du chemin, c’est une renaissance qui attend Tristan.

Oui, cette ode à l’élan, à la vie, me semble plutôt indispensable dans un monde qui se voudrait aussi plat qu’une crêpe Suzette, enflé seulement de son propre vide… Si Tristan renaît, c’est que la force lui revient, par le truchement du chemin de Compostelle et de sa femme disparue et cette force, c’est celle de croire de nouveau en l’Homme.

 

Que lui aura appris cette expérience ? Ne lui aura-t-elle pas permis de ne plus fuir la souffrance mais de l’habiter ? Et par là, de ne plus se fuir lui-même ?

Vivre, c’est faire l’expérience de la souffrance. Toutes les philosophies, occidentales ou orientales, l’enseignent depuis la nuit des temps. Exister, c’est donner du sens à cette souffrance. Quant à Talberg, il apprend en marchant ce que savait déjà Bernanos : « L’Enfer, c’est de ne plus aimer. »

 

Propos recueillis par Cécilia Dutter, (octobre 2015)

© Photo : JF Paga


Patrick Tudoret, L’homme qui fuyait le Nobel, Grasset, octobre 2015, 239 pages, 18 €

2 commentaires

Un très beau roman, une belle écriture. Des paysages magnifiques. Un hymne à la vie et à l'amour. Au final qu'une envie, prendre un "Pascal" ou un "Saint Augustin" et partir sur les chemins de Compostelle. A lire de toute urgence...

JDMorvan

Très beau roman