Interview. Stéphanie Hochet : « Montrer l’aspect peu glamour d’un métier que beaucoup fantasment »

Rencontre avec Stéphanie Hochet, qui après Un roman anglais publie un roman étonnant, L’Animal et son biographe, mettant en scène un écrivain qui lui ressemble et un animal devenu mythique.

Quelle est la genèse de votre dernier roman, L’Animal et son biographe ? Comment est née l’idée de cet écrivain pris dans un véritable guet-apens ?

J’ai élaboré le roman par étape. Après un séjour dans une résidence perdue dans une campagne magnifique, j’ai eu l’idée d’écrire sur le sentiment que j’ai éprouvé : la crainte de me retrouver seule dans la nature et le sentiment de dépendance. J’ai senti qu’il fallait que je parle du métier d’écrivain, raison pour laquelle je me retrouvais là. Depuis que je publie, j’ai rencontré maintes situations étranges avec les lecteurs et les organisations des salons. Le public ignore souvent en quoi consiste l’autre partie du métier, en dehors de l’écriture, l’écrivain se doit de participer à des festivals, il cachetonne aussi pour gagner sa vie, touche souvent des aides du type RSA pour survivre les mois où il ne reçoit pas de droits d’auteur, etc. C’est une situation banale pour un écrivain mais également précaire. Elle le met dans un état de fragilité qui peut être le début d’un guet-apens comme vous dites. Et puis, peu à peu mon imagination a pris le relais.

De même que l’aurochs : d’où vous est venue l’envie de ressusciter par la magie de l’écriture cet animal mythique aujourd’hui disparu ?

J’ai découvert l’existence de l’aurochs en visitant la grotte de Lascaux. Comme beaucoup de gens, j’ai été impressionnée par l’animal qui tient une place primordiale dans cette grotte. On dirait qu’il a été un dieu pour le ou les peintres de Lascaux. On appelle cette partie de la grotte la salle des taureaux. J’ai découvert plus tard sur internet que des biologistes allemands favorables au IIIe Reich avaient tenté de reconstituer cette espèce éteinte depuis le 18e siècle en Pologne. Ils avaient sélectionné des bovidés ayant des caractéristiques physiques assez proches de l’aurochs et les avaient fait se reproduire. Les aurochs ainsi nés furent baptisés « aurochs de Heck » du nom des deux biologistes à l’origine du programme. Mais ces aurochs ne sont pas l’aurochs préhistorique, car le génome de celui-ci est perdu. C’est une supercherie scientifique qui demeure passionnante. Pourquoi récréer des espèces quand nous en faisons disparaître des centaines par an ? Est-ce un besoin de revenir à la mythologie de l’animal ?

Vos personnages sont criants de vérité : est-ce à dire que vous les avez rencontrés au fil de vos déplacements en province ?

Les premiers personnages de lecteurs et les organisateurs de salon ressemblent aux gens que j’ai rencontrés. Les remarques qui sont faites à l’écrivain sont autobiographiques (ça surprendra sûrement quelques lecteurs). Le maire de Marnas est une invention mais inspirée de gens de pouvoir qu’il m’est arrivé de rencontrer. Pour le reste, j’imagine beaucoup.

Certains passages traitent de l’écrivain et de son travail. Est-ce une critique du système économique de l’édition et de son mode de fonctionnement ou le regret que l’écrivain ait un peu perdu de sa superbe et de son aura ? Plus globalement, l’écrivain est-il aujourd’hui bien traité et bien perçu par la société ? N’y a-t-il pas un décalage entre l’écriture et la perception du public ?

Il était important pour moi de montrer l’aspect peu glamour d’un métier que beaucoup fantasment. Les gens se font des idées sur le métier. Certains croient qu’on peut vivre facilement de ce métier, d’autres nous imaginent dans un monde à part. Je me suis beaucoup amusée à mettre en scène des situations vécues. Comme celles où des lecteurs nous demandent de nous justifier d’avoir utilisé tel mot dans une fiction.

Y a-t-il une part de vous dans ce roman ?

Il y a toujours beaucoup de moi dans tous mes livres mais ici, on peut me reconnaître avec ce personnage de romancière. Pourtant, elle est un peu différente de moi mais qu’importe, le but était d’emmener le lecteur à vivre des aventures vraisemblables de ma vie.

Il y a de l’ironie et du cynisme dans ce roman. Portez-vous un regard ironique et cynique sur le monde ?

Je porte un regard assez ironique en général, et cynique quand je suis mal lunée. Il vaut mieux rire de certaines situations. Surtout quand vous êtes touchée.

J’ai cru percevoir dans votre livre une sorte d’allégorie autour de l’écriture qui emprisonne, l’écrivain victime de son sujet. Est-ce que je me trompe ?

Je voulais montrer qu’un écrivain est prêt à tout pour écrire son meilleur texte. Ce que je crois. Il acceptera des conditions extrêmes si c’est pour le bien de sa littérature. C’est plutôt une forme de liberté.

Dans tout roman, en général, il y a le sujet apparent et le sujet profond, parfois crypté, parfois enfoui. Qu’en est-il dans L’Animal et son biographe ?

J’ai écrit ce roman avec le désir de parler de ce qui m’obsède : l’écriture, le lien à la publication, notre rapport à l’animal, notre animalité et notre humanité. Je ne pense pas avoir crypté mes obsessions, je les ai simplement mises en forme fictionnelle.

Vous êtes, je le sais, très sensible à la cause animale. Pourquoi un tel intérêt pour l’animal ?

Il est temps de parler des êtres qui sont proches de nous et que nous ignorons. Nous sommes des animaux, c’est ce que dit la biologie. Et durant des siècles, nous avons vécu avec eux. Mais aujourd’hui, les animaux sont exclusivement nos victimes : industrialisation de l’élevage, disparitions des espèces. Nous nous appauvrissons en maltraitant l’animal. Et nous le connaissons peu. Pourtant, nos premiers dieux, comme le montre la mythologie, étaient des animaux. Il est temps de revenir aux sources et de leur donner une place de choix en littérature et dans notre vie.

Propos recueillis par Joseph Vebret (septembre 2017)

© photo : Charlotte Joly de Rosnay

Stéphanie Hochet, L’Animal et son biographe, Rivages, mars 2017, 190 pages, 18 €

> Soirée théâtrale autour de L’Animal et son biographe le 18 septembre. Interprètes : Sarah Thuy et Stéphanie Hochet. Mise en espace : Frédéric Le Guern. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris. Réservations. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

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