Interview. Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur : "La jalousie est un brouillage du code de l’amour"

 

Diane, l’aînée d’une fratrie de trois enfants nés dans les années 70, a toujours été jalousée par sa mère, Marie, qui a cru sa jeunesse terminée avec la naissance de son premier enfant. La jeune fille, précoce et lucide, s’endurcit et se croit délivrée de la cruauté maternelle. Étudiante en médecine, elle rencontre une brillante professeure de cardiologie, Olivia Aubusson, qui la fascine et avec qui elle noue une amitié passionnée et destructrice. Dans ce roman vertigineux, Amélie Nothomb inclut les femmes les unes aux autres comme des poupées russes. Se libère-t-on jamais vraiment de l’emprise maternelle ?

Jusqu’à présent, vous n’aviez qu’à peine effleuré le thème de la jalousie dans votre deuxième roman, Le Sabotage amoureux (1993). Dans votre nouveau livre, la jalousie est au cœur du récit. Pouvez-vous expliquer ce cheminement ?

La jalousie est pour moi moins un thème qu’une structure, un code secret. Tout le monde a connu la jalousie, soit passivement, soit activement. Il est inévitable que le tout petit enfant se pose la question de la préférence de sa mère : qui est-ce que maman préfère ? J’ai longtemps cru que les enfants uniques étaient exemptés de cette angoisse. C’est faux. Le tout petit enfant unique demande à sa mère qui elle préfère de son père ou de lui, question encore plus dangereuse. Si la question est mal résolue, soit que la mère ait répondu maladroitement, soit que l’enfant ait eu un obstacle à sa compréhension, la jalousie peut s’installer, d’autant plus destructrice qu’elle sera inconsciente.

Dans Frappe-toi le cœur, c’est la mère qui est jalouse de son enfant

Ce cas est fréquent en particulier dans la relation mère-fille. Quand un père est jaloux de son fils, c’est au sujet de la tendresse de la mère pour son enfant : il se sent volé. Quand une mère est jalouse de sa fille, même si celle-ci est un bébé, sa jalousie surgit à tous les niveaux : vis-à-vis du père mais aussi des autres et surtout d’elle-même. Une mère qui estime avoir raté sa vie le reprochera à son enfant, de préférence si c’est une fille : elle a l’impression que sa fille la remplace et va connaître le succès qui lui revenait à elle.

Est-ce une situation que vous avez déjà vécue ?

Non, heureusement, car les nombreux témoignages que j’en ai reçus sont d’une extrême cruauté. Mythologiquement, la figure maternelle est celle dont on attend l’amour le plus inconditionnel. Qu’à la place de cet amour, elle adresse à son enfant cette pulsion destructrice qu’est la jalousie, est une torture dont je connais plusieurs victimes. Elles ne s’en sont jamais remises.

« À la place de cet amour » dites-vous…

Vous avez raison, ce n’est pas si simple. Dans mon roman, Marie aime sa fille mais c’est à peine si elle le sait et si elle le montre. La jalousie est un dévoiement de l’amour qui peut aller jusqu’à la haine. C’est un brouillage du code de l’amour.

Diane, jeune adulte, se libère de sa mère. Ce qui lui arrive ensuite fait douter de sa délivrance.

En effet. Je pense que notre vie amoureuse ou apparentée dépend largement de ce que nous avons résolu ou non de nos relations avec notre mère ou notre père, selon que l’on soit plus obsédé par l’une ou par l’autre. Dans mon cas, le personnage prépondérant, c’était ma mère.

Les pères, dans Frappe-toi le cœur, sont au deuxième plan.

J’appartiens à un monde déjà ancien ou les pères n’intervenaient guère dans l’éducation des enfants, et en particulier dans celle des filles. J’ai toujours eu de bonnes relations avec mon père, un homme très gentil, mais pendant mon enfance et mon adolescence, le personnage fort, à la maison, c’était ma mère. Elle m’a toujours aimée, heureusement. J’avais 10 ans la première fois que j’ai rencontré une petite fille que sa mère n’aimait pas. Cette découverte m’a ravagée. Il m’a semblé que c’était pire que tout. Je ne nie pas l’importance du père, mais je pense que dans la toute petite enfance, la mère prévaut. La jalousie est une maladie causée par une mauvaise réponse à la question enfantine de la préférence.

Trouvez-vous la jalousie intéressante ?

Oui. Elle ne correspond à aucune pulsion ou besoin physiologique et pourtant, elle peut anéantir un individu jusqu’à l’os. En plus, tout le monde en a fait l’expérience. Rarissimes sont ceux qui le reconnaissent mais nous avons tous été jaloux au moins une heure de notre vie, même si nous ne sommes pas jaloux. Cela m’est arrivé et je suis heureuse que cela n’ait pas duré : j’avais l’impression qu’un gouffre s’ouvrait en moi et qu’il allait m’engloutir. Par ailleurs, sans le vouloir, j’ai suscité des jalousies : cela aussi, c’est très désagréable. Bref, la jalousie, cela parle à tout le monde.

Comment écrire à partir d’un sentiment à ce point négatif ?

Curieusement, la jalousie n’est pas que négative. Proust, qui s’y connaissait en matière de jalousie, affirmait qu’elle constituait 95 pour cent de l’amour. Dans un très beau texte intitulé La fin de la jalousie, il fait coïncider celle-ci avec la fin de l’amour. Donc, selon lui, sans jalousie, l’amour ne serait pas le fantastique édifice qu’il est. On peut ne pas être d’accord avec cette théorie ; de là à l’évacuer, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Propos recueillis par Stéphanie Hochet

Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur, Albin Michel, août 2017, 180 pages, 16,90 €

> Lire un extrait de Frappe toi le coeur d'Amélie Nothomb

[Interview parue une première fois dans Le Jeudi (Luxembourg)]

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