Universitaire, écrivain, critique né en 1955, connu pour se battre contre les bien-pensants et les coteries littéraires qui ne savent que protéger une littérature creuse.

Pierre Jourde, "Winter is coming", la lettre d'amour à son fils d'un homme que soudain on prive d'amour

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Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille (Charles Baudelaire, Recueillement)

Une voiture traverse de nuit la forêt de Fontainbleau, le week-end chez des amis se termine par ce trajet froid qui conduit à la vérité du diagnostique : votre fils est malade, son destin dorénavant ne lui appartient plus. Le parcours qui commence dans cette nuit douloureuse durera une année, d'étiolement du corps, de modification des souvenirs mêmes au regard de l'essoufflement progressif de la vie dans ce corps si tendrement serré contre le sien. Perdre son fils, le voir perdre petit à petit la lutte immobile contre lui-même, est contre nature. Il faut le courage de Pierre Jourde pour affronter cette vallée de larmes qui ne cesse de déborder de sa plume quand il écrit Winter is coming, bouleversante lettre d'amour à son fils défunt. L'écriture maîtrisée et factuelle ne sait pas retenir l'émotion. Et quand l'ironie ajoute à la douleur, la rémission n'aura duré que quatre tout petits mois, reprendre le chemin de croix et rester fort, ce pilier auvergnat déjà bien malmené par une vie de combats (sur le ring, contre certains fossoyeurs de la littérature...) sera le lieu où "Gazou" pourra toujours puiser de la force, le coeur d'un père est un infini d'amour. Quitte à s'effondrer loin du regard de son fils, quitte à pleurer seul, quitte tout maudire et tout casser mais être là pour lui. Mettre sa vie de côté, n'être plus que cette force pour lui.

Kid Atlaas, le nom d'artiste de Gabriel Jourde, avait 20 ans, sa musique mêle jazz, électro, sampling et cette touche d'élégance dans la mélodie, et je sais que Pierre ne laissera plus jamais personne dire, citant Paul Nizan, que c'est le plus bel âge de la vie. 20 ans, c'est la vie qui commence, le talent qui éclot, le travail de musicien qui atteint à son plein épanouissement et trouve son premier public. Winter is coming, que le musicien a emprunté à la série Game of throne pour titre d'un de ses morceaux emblématiques, reprise par Pierre Jourde comme témoin de la vie qui peu à peu s'effaçait de son fils et de lui en même temps. Mais il faut vivre pour témoigner, vivre pour Gabriel. Vivre pour se coltiner le réel et le relire au regard de cet achèvement précoce et tenter de comprendre la vie, cette affreuse gageure de l'homme lucide. Ecrire, aussi, pour ne pas s'effondrer totalement.

Mais écrire c'est aussi revoir le monde à l'aune de cette douleur, croire que tout y conduit, comme un néant qui absorberait tous les souvenirs heureux pour les recouvrir de sa cendre froide et dévastatrice. Ecrire, c'est lutter contre ce néant, c'est prouver à la mort qu'elle n'aura pas tout emporté. Même si Winter is coming est une long glissement vers l'inéluctable, que Pierre Jourde affronte avec un courage sans nom, se faisant le témoin pour nous lecteurs des dernières heures de son fils, il reste la beauté d'avoir tenu bon pour lui même s'il est mort ce jour-là, avec le dernier souffle de Kid Atlaas.

"Les jours passent ainsi. Il vient à peine d'apprendre qu'il était en rémission, que de nouveau il pouvait vivre, sortir, faire de la musique, aller au cinéma, aimer, et le voilà cloué dans un lit, intubé, branché, contraint au bassin pour pisser, à tituber jusqu'aux toilettes, flanqué de tout son appareillage, pour le reste. C'est le genre d'ironie qui lui sera réservé, jusqu'au bout".

Je connais Pierre Jourde, nous avons travaillé ensemble, il sait mon admiration pour son oeuvre et je le remercie d'avoir trouvé les mots que je n'aurai pas su lui dire, dans l'affection immense que j'ai pour lui, son oeuvre, son humanité. Je prie pour n'avoir jamais à endurer l'épreuve d'écrire un tel livre, quelle qu'en soit sa beauté formelle, sa retenue, sa perfection : adressée à son fils, c'est la lettre d'amour d'un homme que soudain on prive d'amour.

Loïc Di Stefano

Pierre Jourde, Winter is coming, Gallimard, avril 2017, 157 pages, 15 eur

Pierre Jourde avait déjà consacré plusieurs pages à la disparition de son fils dans l'abécédaire Géographie intérieure qu'il a publié chez Grasset, et un texte sur son blog : Au revoir Kid Atlaas

On écoutera la musique de Kid Atlaas ici.

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