Passage obligé au Louvre pour (re)voir Delacroix

La Normandie, la Bretagne, on n’en sort pas dès que l’on se penche un peu sur l’histoire de l’art : entre les épris de Pont-Aven et ceux d’Étretat, il y a aussi Eugène Delacroix qui se promène seul, à quinze ans, en rêvant dans la campagne de Valmont, aux environs de Fécamp – dont Pissaro ne tarira pas d’éloges. Il s’évade pour la première fois de la rigueur des humanités classiques pour connaître les premiers troubles romantiques… Le mot est lâché, romantique.
Terme qu’il assumera quand on tentera de le récupérer : Si l’on entend par romantisme mon éloignement pour les types invariablement calqués dans les écoles et ma répugnance pour les recettes académiques, je dois avouer  que, non seulement je suis romantique mais je l’étais à quinze ans.

Il faut dire qu’il y a comme une vocation qui transpire chez Delacroix, cette passion pour la peinture est née très tôt, dès l’âge de neuf ans, en sillonnant les allées du musée du Louvre, absorbant les Rubens, Titien, Tintoret… si bien qu’à l’âge de dix-sept ans il entre dans l’atelier de Guérin puis ira parfaire sa technique à l’Ecole des Beaux-arts en 1816.
Mais l’aventure débute en réalité en 1819 avec ce mécène tombé du ciel qui lui commande un tableau pour l’église du village d’Orcémont, dans les Yvelines, où il réside. La seconde commande émanera de Géricault qui se désintéresse de cette Vierge du Sacré-Cœur pour un retable de la cathédrale de Nantes. Un pensum aussi pour Delacroix qui mettra deux ans à l’honorer, manquant d’inspiration, se perdant dans la lecture, laquelle lui mettra Dante et Shakespeare entre les mains : détonation ! Le premier chef-d’œuvre arrive, La barque de Dante achevée en 1822 et aussitôt exposé au Salon, en avril…
 



Mais connaît-on réellement l’œuvre de Delacroix au-delà des idées reçues ?
Disons que cette année 2018 sera consacrée à une remise à niveau : après le Tintoret (à voir au musée du Luxembourg) et en attendant la série des avant-gardes des pays de l’Est que nous vous présenterons prochainement (les Russes à Beaubourg, Kupka au Grand Palais et les Hongrois à la galerie du Minotaure), voilà que le Louvre nous invite à (re)voir Delacroix. Surtout à voir après le nom illustre, à comprendre ce que son œuvre a de considérable, ce qu’elle apporte en terme de richesses et de diversité. Du romantisme à l’orientalisme soit, mais sait-on voir la guerre d’indépendance grecque derrière les Massacres de Scio, les Trois Glorieuses dans La Liberté guidant le peuple devenue une véritable icône républicaine ; sans oublier, Byron dans la Mort de Sardanapale
Reproduits à l’infini, ces tableaux sont-ils pour autant compris ?
Car se cacher derrière l’idée d’universel pour les englober dans un tout est un peu facile… Surtout, elles ne représentent que les dix premières années – le quart de sa production. Quid de Médée furieuse ou de l’Entrée des Croisés à Constantinople sans parler des peintures décoratives – plafond de la bibliothèque de l’Assemblée nationale et du Sénat – qui l’accaparent dès son retour du Maroc, en 1832 jusqu’en 1861… Sait-on que Delacroix a peint de nombreux sujets religieux et qu’il est, par ailleurs, l’un des grands graveurs et lithographes de son siècle ?
Il y a un autre Delacroix à (re)voir !

La Flandre à Rubens ; l’Italie à Raphaël et Véronèse. La France à Lebrun, David et Delacroix.
Baudelaire.
 

Si les choses commencent à bouger, il y a encore du travail pour redonner de l'éclat à l’ensemble de ses contributions à l’embellissement des bâtiments officiels. Les dernières restaurations de la chapelle des Saints Anges à Saint-Sulpice ou du plafond de la galerie d’Apollon au Louvre qui ont révélé tout le talent de coloriste de Delacroix devraient inciter le Sénat et l’Assemblée nationale à leur emboiter le pas…
Mais il y a aussi un autre Delacroix à découvrir, c’est l’écrivain dont le manuscrit perdu – et retrouvé – de ses souvenirs du Maroc fut publié en 1999 sans oublier sa correspondance désormais en ligne.
Au-delà de ces matériaux et des grandes expositions de par le monde, il y a une dynamique qui s’est enclenchée dans le domaine de l’histoire de l’art où de nombreux travaux ont permis de renouveler l’historiographie de cette période-clé, cette première moitié du XIXe siècle qui va bouleverser la peinture, la faisant basculer du néoclassicisme au romantisme puis au réalisme…
Eugène Delacroix est à la croisée des chemins, lui qui nait alors que David travaille aux Sabines et meurt quand Manet, l’inventeur du moderne, expose Olympia. Pour nous transporter vers lui, après le plaisir des yeux en face des tableaux, cette double publication – dont la réédition de la monographie de Jobert parue en 1997, revue et augmentée – accompagnant l’exposition Delacroix au musée du Louvre qui se tiendra jusqu’au 23 juillet 2018 puis au Metropolitan Museum of Art, à New York, dès le 12 septembre…
A vous la plongée dans l’histoire de ce peintre si français avec ces deux ouvrages : un Découverte, avec la concision habituelle et les multiples illustrations ; ou la monographie qui désormais fait office de référence.

François Xavier

Barthélémy Jobert, Delacroix, édition revue et augmentée, broché avec reliure otabind, 280 illustrations couleur, Gallimard, mars 2018, 352 p. – 35 €

Arlette Sérullaz & Annick Doutriaux, Delacroix « Une fête pour l’œil », 180 illustrations couleur, Découvertes Gallimard n°347, mars 2018, 160 p. – 15,90 €

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