Interview. Christine Marquet de Vasselot : "Le passé, même très lointain, peut influencer nos vies"

 

Christine Marquet de Vasselot a composé un roman singulier, porté par une belle écriture, où se mêlent avec bonheur passé et présent ; une intrigue amoureuse qui entraine ses personnages dans le tourbillon de l’Histoire. Et en toile de fond Salomon de Brosse, l’architecte en chef de Marie de Médicis.

— Pourquoi ce titre « Le chasse-avant » ? Que signifie-t-il ?

Le « Chasse-Avant » était une expression d’Henri IV, une parmi tant d’autres de son vocabulaire si fleuri ; je l’ai trouvée à plusieurs reprises, notamment dans sa correspondance avec Sully. Elle est attestée par les historiens.

Henri IV entendait désigner ainsi une personne chargée de tracer le chemin pour les autres ; pas un éclaireur qui se contente d’aller voir, mais quelqu’un qui prépare concrètement le terrain pour ceux qui arrivent derrière lui.

J’ai trouvé que cela définissait très bien mon propos et la fonction de mon personnage Salomon de Brosse.

— Le roman se déroule sur une nuit. Mais vous y racontez plusieurs histoires. Il y a Aude, sorte de fil conducteur, mais aussi d’autres personnages, du présent ou du passé. Quelle est la trame narrative ?

Oui, j’ai choisi de faire se dérouler le roman sur une nuit parce que je voulais créer une atmosphère un peu irréelle, avec la brume, la nuit, le fait qu’Aude se retrouve seule avec Martin et que la peur, l’incrédulité puis la fatigue s’emparent d’elle.

C’est un moment calme et enfin heureux de sa vie, après des années difficiles. Elle vient d’épouser Roland – nous sommes en 1999 – et d’emménager dans le studio-atelier de Martin, cet ami photographe un peu mystérieux qui la suit depuis longtemps. Or Martin lui annonce brutalement ce soir-là qu’il est en réalité Salomon de Brosse, l’architecte du XVIIe siècle et qu’il a été leur « chasse-avant » à Roland et à elle.

L’histoire est donc d’abord contemporaine : elle se transforme en roman historique avec le récit que livre Martin-Salomon, nous faisant aller et venir entre le XXe et le XVIIe siècle. Martin-Salomon veut convaincre Aude qu’un événement de sa propre vie passée a pesé sur le destin de tous ses descendants, dont elle-même. Car l’idée du roman est de montrer la façon dont le passé, même très lointain, peut influencer nos vies d’aujourd’hui.

C’est en constatant dans ma propre vie des coïncidences tout à fait troublantes que j’ai imaginé ce livre. Je ne parle pas d’influences « psycho-généalogiques », c’est-à-dire des traits de caractère que l’on hérite ou des comportements que l’on reproduit : j’ai voulu montrer le tissu de hasards et la collusion des coïncidences qui se font au fil des générations et qui parfois provoquent dans notre vie des rencontres décisives.

André Gide a écrit là-dessus quelque chose qui corrobore tout à fait mon point de vue : "C’est la somme et le jeu des générations précédentes qui font le destin d’un individu ; je ne crois pas au hasard ni à la liberté totale, seulement au libre-arbitre."

Je suis moi aussi persuadée de la réalité d’un déterminisme.

— Qui était Salomon de Brosse, architecte du XVIIe siècle ? Que vient-il faire dans ce roman ?

Salomon de Brosse a été un architecte majeur du XVIIe siècle. Il a aussi été longtemps l’architecte en chef de Marie de Médicis. Considéré par ses biographes comme ayant « puissamment contribué à la formation du style qui dominera toute la première moitié du XVIIe siècle » Et « précurseur de Mansart… » (Jacques Pannier)

Il faisait partie de la très fameuse famille des Androuet du Cerceau, tous protestants. On lui doit le palais du Luxembourg et le Collège de France, les deux temples de Charenton (détruits), de nombreux châteaux… On lui attribue aussi une partie de la place des Vosges, les châteaux de Rosny-sur-Seine et de Selles-sur-Cher, le portail de l’église Saint Gervais… Ses dessins remarquables faisaient l’admiration de ses pairs et de la Cour. Il était donc au plus près du pouvoir.

— D’où vous est venue d’idée, ou l’envie, de raconter une partie de la vie de Salomon de Brosse ?

En réalité, si je me suis interrogée sur ce faisceau de coïncidences qui a semble-t-il fait ma famille, c’est d’abord en découvrant que les lieux participaient de cette conjugaison singulière ; j’ai donc cherché le dénominateur commun à tous les lieux du roman et j’ai trouvé… Salomon de Brosse.

C’est dans ce sens-là que le livre s’est construit : la réalité a rejoint ma fiction. Les personnages et les dates se sont mis à coïncider comme par miracle ! De plus, je me suis aperçue au cours de mes recherches que Salomon avait « disparu » – on dirait aujourd’hui « de la scène médiatique » – pendant six années : cela a formidablement servi mon histoire, vous vous en doutez ! J’ai pu alors librement imaginer qu’une disgrâce, probablement due à une liaison scandaleuse en avait été la cause et que cette « faute » avait pesé sur le destin de ses descendants au fil des générations.

C’est la seule licence – si légère – que j’ai prise avec la biographie de Salomon de Brosse ; tout le reste suit scrupuleusement les récits de Jacques Pannier et de Rosalys Coope, ses biographes.

Je me suis beaucoup attachée à Salomon ; j’ai essayé de comprendre sa vie d’architecte nomade et protestant à son époque, ses doutes, sa passion…

— Quels sont les écrivains, les livres, les lectures qui ont influencé votre façon d’écrire ?

Le premier des écrivains que j’ai rêvé d’égaler dès mon plus jeune âge a été Chateaubriand. L’absolu. La fougue et la perfection. L’exigence totale.

En parallèle, il y a toujours eu des poètes (Théophile Gautier, Apollinaire, Supervielle, Baudelaire, Francis Jammes …) et… des romans de cape et d’épée.

Puis est apparu Maurice Genevoix avec La Dernière Harde et Un Jour : il m’a accompagnée longtemps et avec lui tous les grands auteurs qui célébraient la nature et les Hommes, Giono (Les Cavaliers de l’Orage, Le Hussard sur le toit), Henri Bosco (L’Enfant et la Rivière fut un éblouissement !), George Sand

Ensuite il y a eu les aventuriers épris d’idéaux et d’infini, Kessel, Gary, Hemingway, Blixen…

— D’où vous vient ce goût pour l’Histoire, les arts et l’écriture ?

Mon goût pour l’Histoire vient en large partie de mes lectures et de la culture familiale. Il répond aussi à l’extrême curiosité que j’ai, à ce besoin de comprendre les rouages du monde pour mieux analyser les individus et vice et versa. Peut-être que le passé, comme la fiction, me protège aussi d’une certaine façon. En outre, j’aime apprendre en permanence ; sans doute parce je n’ai pas fait les études qui m’auraient convenue.

En ce qui concerne les Arts, je suis née dans une famille où ils ont toujours été au centre de tout et il n’est pas étonnant que j’aie dirigé une galerie autrefois.

L’écriture, elle, m’est venue toute seule, vers l’âge de sept ans je crois. Cela n’a jamais été une interrogation: j’ai simplement décidé à ce moment là que mon destin serait d’être écrivain.

— Retravaillez-vous beaucoup vos textes ?

Je retravaille énormément mes textes ! Comme disait Chateaubriand : « Cent et cent fois j’avais fait, défait et refait la même page… » Je cherche longtemps les mots qui conviennent, ceux dont la sonorité me plait, la cadence des phrases ; je traque les assonances, les répétitions… Je ne suis satisfaite que lorsque j’entends la fluidité des mots, que j’en perçois la modulation et l’harmonie, lorsque la phrase devient intéressante, qu’elle peut vivre seule, (presque) unique.

J’ai une écriture « ramassée », très dense ; je donne souvent beaucoup d’informations en peu de mots et je ne « répète » pas, intentionnellement.

— Êtes-vous d’accord pour dire que l’écrivain est quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas ?

Je me sens totalement écrivain depuis l’enfance : j’en ai les réflexes, les travers, l’obstination, la sensibilité, la curiosité, le goût du détail, l’exigence (peut-être ?) et probablement une certaine manière de regarder la vie. Mais personne n’est absolument semblable et je ne sais donc pas si tous les écrivains voient ce que les autres ne voient pas ; en revanche, c’est certain, chaque écrivain interprète les choses qu’il voit d’une façon qui lui est propre et son besoin d’imagination, sa tendance à dériver vers le rêve, le font plus naturellement aller au-delà des choses visibles. Je n’ai par exemple rien inventé au sujet des « coïncidences » : c’est la lecture que j’en fais qui est différente. Or je suis persuadée que beaucoup de gens pourraient faire une lecture analogue de leur vie, s’ils le voulaient. (À cet égard, je suis loin d’avoir utilisé pour ce livre toutes les coïncidences que j’ai recensées dans ma famille.)

— Considérez-vous que la lecture précède l’écriture ?

La lecture précède indéniablement l’écriture, oui. Elle est nécessaire parce qu’elle permet de répondre aux questions que chacun se pose sur les autres et sur le monde ; avec la lecture, on élargit son esprit, on nourrit son imaginaire, on se choisit des causes, des idéaux ou des sujets d’admiration, bref on se construit et il arrive même parfois que l’on se découvre.

Mais vivre est plus important que tout je crois, car si quelqu’un n’a pas éprouvé dans sa chair la joie et la brutalité de l’existence, comment peut-il écrire des romans ?

— Qui rencontre-t-on dans vos bibliothèques ?

J’aime bien le pluriel que vous donnez à « bibliothèques » ! En effet, elles sont nombreuses et le plus souvent improbables car les livres chez moi sont partout.

En dehors des auteurs que j’ai évoqués tout à l’heure, je crois avoir en ma possession à peu près tous les classiques, fruits d’héritages successifs.

J’en lis ou relis volontiers, comme Mauriac et Céline, Yourcenar ou Virginia Woolf, Alphonse Allais ou Chamfort… J’aime les orfèvres tels que Pierre Michon… Les humanistes Camus, Clancier… Les héros modernes Tesson, Ruffin… La fameuse BD de Watterson… L’univers de Carole Martinez… Les étrangers Joyce Carol Oates, Harrison, Erdrich…

Pour les besoins du prochain roman, je suis plongée dans une littérature américaine très précise, mais si je suis en période d’écriture je ne lis pas de roman, de peur d’être influencée. Je me contente d’essais et d’ouvrages de documentation.

— Outre la création artistique, y a-t-il des points communs entre la sculpture et l’écriture ?

Je pense qu’il y a déjà en commun le fait de se servir de sa main : l’une pianote sur un clavier d’ordinateur, l’autre malaxe la terre, tord le métal ou tient l’outil.

Ensuite la matière première : les mots pour l’écriture, la glaise ou un autre matériau pour la sculpture ; les deux sont dans un premier temps une masse informe, un volume brut, que l’artiste ensuite va essayer d’alléger, d’élaguer.

La nécessité de se projeter est par ailleurs la même. Il s’agit toujours de mettre en forme une pensée, un concept, de raconter une émotion, un discours, une célébration, une revendication, bref une histoire, où l’inspiration et l’imagination sont nécessaires.

Pour ma part, la sculpture et l’écriture sont aussi complémentaires car j’ai besoin du travail physique de l’une pour me délasser de l’autre et le lien entre les deux reste pour moi la terre : celle que j’aime voir décrite par les poètes, celle que j’ai travaillée du temps où j’étais agricultrice, celle que je tente encore parfois de modeler et celle que j’essaye de peindre dans mes livres.

C’est la terre qui me constitue et qui m’attache, à la fois abstraite et concrète.

Propos recueillis par Joseph Vebret (janvier 2018)

Christine Marquet de Vasselot, Le Chasse-Avant, L’Archipel, octobre 2017, 256 pages, 20 €

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