Interview. Céline Maltère : "Le réel a besoin d'être lustré si l'on veut le vivre, lui survivre ou lui résister"

 

Agrégée de lettres classiques, Céline Maltère (qui tient une chronique avec son frère sur Le Salon littéraire) se partage entre son métier et l'écriture. Ses nouvelles et ses romans évoluent dans des univers fantastiques ou merveilleux. Les Nouvelles charcutières, entrecoupées de poèmes, est un exercice de style savamment ciselé : « L’histoire, certes, a son importance, mais c’est l’écriture qui soutient tous les textes. » Du grand art.

— Quel fil conducteur relie les nouvelles et les poèmes réunis dans votre dernier livre ?

Les personnages… Le fil conducteur, ce sont des charcutières d’un genre nouveau, qui se préoccupent moins de la viande que de leurs passions. Je commence le recueil des Nouvelles Charcutières par un agôn, joute verbale antique, où les femmes mythiques se battent pour obtenir le titre de « la meilleure charcutière » : Médée, les Danaïdes et d’autres « défendent leur bifteck » mais, comme il est dit dès le prologue, il ne suffit pas de tuer, travail du boucher, il faut encore savoir confectionner. J’ai voulu que chaque nouvelle mette en scène l’une de ces femmes. Dans « Golem », par exemple, la charcutière tente de reconstituer, dans son laboratoire, son amour de jeunesse qui lui a été enlevé. Et tout cela sous le signe de Violette Leduc, auteur dont j’admire l’écriture…

— D’où vous est venue l’envie, ou le besoin, d’écrire ces textes ?

Je les ai écrits en plusieurs étapes. Certains sont un peu plus anciens ; les plus récents sont finalement les plus engagés. Ce sont les plus radicaux, que l’on trouve dans le « Tétraptyque de la femme gestante », ensemble de textes qui imaginent un monde à l’envers, où les hommes sont exploités et mangés par les animaux, comme dans l’épilogue, « Truie of life » où la maîtresse de maison sert une viande inédite, qui devrait choquer ses convives autant qu’un veau et un agneau. J’ai voulu finir sur cette note poétique et tournée vers un avenir vengeur. L’ensemble est ponctué de quelques poèmes, comme je l’avais fait dans Les Cahiers du sergent Bertrand (Sous la Cape, 2015). Jean-Paul Verstraeten, ami avec qui je collabore souvent, a illustré chaque tranche-chapitre.

— Quels sont les écrivains, les livres, les lectures qui ont influencé votre façon d’écrire ?

Je dis toujours, peut-être abusivement, que l’écrivain qui a façonné mon imaginaire est Edgar Poe. J’ai eu un coup de foudre très jeune pour « Le Chat noir », puis j’ai tout dévoré de lui. Ses atmosphères, son écriture sont peut-être à la base de mes inspirations. Si je n’avais pas été amenée à lire cette nouvelle (dans un cadre scolaire), je n’aurais pas vu les choses de la même manière. Les autres auteurs et lectures qui m’ont marquée à des stades et âges différents, ce sont la Comtesse de Ségur, Rimbaud, L’Amour fou de Breton et Albert Cohen.

— D’où vous vient ce goût pour les univers étranges dans lesquels votre imaginaire se promène ?

Ce goût a toujours été là. Vers l’âge de douze ans, je m’étais mise à écrire un roman et je me souviens que j’avais envie d’avoir peur, de faire peur en l’écrivant. Tout cela a été poli après par la lecture de bons livres et de beaux styles. Je ne me complais pas pour autant dans l’horreur ; c’est juste un certain goût pour le bizarre.

Retravaillez-vous beaucoup vos textes ?

Oui, je retravaille beaucoup. C’est le plaisir de l’écriture, finir un premier jet, et le modeler, le remodeler encore. Le rythme est important. C’est presque maladif, car on ne vient jamais à bout de toutes ses maladresses ; on peut toujours (s’) améliorer. Si l’on ne m’arrête pas, il n’y a pas de fin. Je parviens cependant à me montrer plus raisonnable, surtout quand il s’agit du travail avec l’éditeur. L’histoire, certes, a son importance, mais c’est l’écriture qui soutient tous les textes.

— Êtes-vous d’accord pour dire que l’écrivain est quelqu’un qui voit ce que les autres ne voient pas ?

Je crois que tout le monde a sous les yeux à peu près la même chose, une réalité banale, heureuse ou terrifiante ; mais chacun l’interprète ou la digère différemment. J’ai besoin que toute sensation, tout souvenir soient cristallisés dans les mots. Beaucoup de moments de ma vie sont emprisonnés dans un texte, dans des vers. C’est souvent du vécu.

Considérez-vous que la lecture précède l’écriture ?

Sans aucun doute. La lecture est la nourriture de l’écriture. Qui se lancerait dans la grande cuisine sans avoir jamais goûté un plat ? La lecture forme la matière de départ, construit les strates, donne l’épaisseur nécessaire à l’écriture. C’est sur le long terme ; une lente digestion s’opère, et on ne profite jamais instantanément de ce qu’on lit. Comme en cuisine, on dépend de la qualité de ce qu’on ingurgite…

— Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

L’écriture est quelque chose de constitutif et d’organique, qui ne s’est pas décrété un jour. Il y a sans doute aussi la terreur du temps qui passe. C’est une vanité, une manière désespérée de freiner ou de dompter ces peurs.

— Pourquoi écrire ? Pourquoi écrivez-vous ? Pourquoi décide-t-on un jour de devenir écrivain ?

Se lever un matin et dire : « Tiens, si j’écrivais ? » ou pire : « Si je devenais écrivain ? », ça me paraît toujours aberrant. C’est propre à notre époque où tout le monde veut s’improviser n’importe quoi. Quand je gribouille des tableaux ou que je fais des collages, loin de moi l’idée de me prendre pour un peintre. Il ne suffit pas d’avoir une feuille et un stylo, un clavier ou un ordinateur. Il n’y a pas d’explication au fait d’écrire, cela ne se décide pas. Pour paraphraser le philosophe, « scribo ergo sum ».

— Quelles relations entretenez-vous avec le réel ?

Le réel a besoin d’être lustré si l’on veut le vivre, lui survivre ou lui résister. Je consigne, comme je l’ai dit, les moments que je vis, mais je les transforme. Le réel est un support, une matière vulgaire que l’on doit travailler. J’ai besoin de le rehausser à travers l’écriture. C’est une sorte de sublimation, comme en amour.

— Plus généralement, comment traitez-vous le matériau que représente votre propre expérience, votre vécu, lorsque vous écrivez ?

Je me sers de tout ce que je vis. Je le morcelle, le réutilise. Un détail, un sentiment, une vision, une sensation, une anecdote. Ce matériau est ma nourriture. Mais je le modifie, le « charcute ». Le travail est alchimique.

— Quelles sont vos sources d’inspiration ? Votre quotidien, les cafés, l’actualité, Internet ?

Je m’inspire de mes sentiments, de mes élans amoureux et de mes coups de foudre, moteurs indispensables. Le travail est aussi à la source de l’inspiration : il faut s’atteler à la tâche et ne pas attendre systématiquement l’étincelle, bien qu’elle soit souvent exaltante.

— Qui rencontre-t-on dans vos bibliothèques ?

On rencontre toutes sortes de gens, des amoureux, des fous et des sadiques ; des comtesses lascives, des poètes malheureux et antiques, des hommes, des animaux, des monstres, des martyrs, des rabbins, des sœurs et des saintes, toute une faune littéraire souvent tapie dans les classiques. Ma bibliothèque comble un désir d’autarcie. Je veux avoir sous la main toute ma littérature, en cas de catastrophe ou de pénurie.

— Quels conseils donneriez-vous à un jeune écrivain ?

Je lui dirais : « Apprends, travaille et choisis un métier. » Écrire n’est pas une profession, même si notre époque tend à le faire croire avec ses écoles d’écriture, ses formatages et ses facilités. Je lui dirais de lire, d’écrire quotidiennement et de construire quelque chose, indépendamment des modes.

— Finalement, à quoi sert la littérature ?

Elle muscle l’esprit et la mémoire, divertit et instruit, permet de s’extraire du quotidien, du terre-à-terre. Elle sert à voir sous d’autres angles et à mieux vivre en accédant au beau, quelles que soient les choses racontées… Elle sert aussi à être un peu moins seul.

Propos recueillis par Joseph Vebret (janvier 2018)

Céline Maltère, Les nouvelles charcutières, illustrations de Jean-Paul Verstraeten, Ginkgo éditeur, coll. « L’Ange du Bizarre », septembre 2017, 127 pages, 9 €

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