Interview. Éric Yung : « Les faits-divers ont tous trait à la condition humaine. »

Ancien inspecteur de police au 36 quai des Orfèvres, de 1973 à 1978, reconverti dans le journalisme et la littérature, Éric Yung est l’auteur d’une dizaine de livres, dont La Tentation de l’Ombre, ouvrage à succès plusieurs fois réédité. Il rejoint en 1980 le Quotidien de Paris, puis participe au lancement des Nouvelles Littéraires, avant de devenir plus tard grand reporter au Matin de Paris et à VSD. C’est à cette époque qu’il entre à la direction des programmes de France Inter comme producteur délégué avant d’y devenir rédacteur en chef.

Vous avez un parcours atypique. Comment passe-t-on de la police au journalisme puis à l’écriture ?

Curieusement, cela s’est fait naturellement. En effet, je suis entré dans la « grande maison » en 1969, quelques mois seulement après les événements de mai 68. Mon entourage, amis étudiants et famille, comptait beaucoup de gens appartenant aux mouvances politiques contestataires. On s’en souvient peu, mais à l’époque « bouffer du flic » était un sport national. Les critiques étaient si fortes, violentes aussi, que j’ai voulu voir, de l’intérieur, ce qu’était l’institution policière. J’ai donc fait le choix de la connaître, et ce au grand dam de mon père qui, ancien résistant dans les FTP (branche communiste de la résistance) disait que « pour entrer chez les flics il fallait renier son père et sa mère ». Je le dis souvent, mais je suis entré chez les flics pareil à un ethnologue. Cette expérience (elle a duré huit ans, presque neuf) m’a permis de connaître un monde interdit, en tous cas inaccessible au commun des mortels et j’ai exploré un univers interlope où seuls les policiers et les voyous ont accès. À tel point que j’ai vite ressenti le besoin de faire partager la complexité et la richesse de mes expériences et c’est ainsi (alors que j’étais policier) que j’ai travaillé pour quelques quotidiens en tant que journaliste non patenté. Plus tard, les hiérarques de la police me l’ont beaucoup reproché. Bref, je connaissais quelques patrons de presse et lorsque j’ai quitté « la boîte » il a été naturel de me tourner vers le journalisme. C’est ainsi que j’ai été embauché par Philippe Tesson au Quotidien de Paris, après j’ai fait mon petit bout de chemin. Quant à l’écriture et les livres… Fils unique, mes seules distractions étaient d’écouter la radio et de lire. J’avais aussi plaisir à rédiger sur des cahiers scolaires à spirales des histoires inventées. J’ai donc affirmé mon goût d’écrire dès l’âge de 11 ou 12 ans. Beaucoup d’enfants font cela, mais la différence – et elle est de taille ! – c’est lorsque j’ai embrassé le métier de journaliste, l’occasion m’a été donnée d’avoir accès au monde de l’édition et j’ai eu la chance d’être publié assez vite.

Outre votre passé de policier d’où vous vient ce goût pour le fait-divers ?

Roland Barthes dans ses Essais critiques démontre que « le fait-divers » en dépit de son aspect futile et souvent extravagant, « porte sur des problèmes fondamentaux, permanents et universels : la vie, la mort, l’amour, la haine, la nature humaine et la destinée. Le fait-divers, écrit-il encore, se renvoie à lui-même et c’est à ce titre qu’il s’apparente à la nouvelle et au conte. » Par ailleurs, lorsque l’on sait, comme l’a dit Charles Baudelaire, que le « fait-divers appartient à la magie des exceptions de la vie » comment ne peut-on pas avoir le goût des choses qui tiennent uniquement à l’humain ?

Comment se porte le polar ? Le genre est-il toujours à la mode ?

Si l’on se réfère au nombre de publications annuelles de romans policiers, on est obligé de constater que le « polar » est en pleine forme. Savez-vous qu’il s’est écoulé en France, en 2015, dernière année de référence officielle pour les ventes universelles, 17 millions de titres venus du monde entier ? Il est vrai qu’un tel succès doit être relativisé. En effet, ce nombre réjouissant pour les éditeurs et auteurs est dû à quelques « best-sellers » vendus à 2 ou 3 millions d’exemplaires chacun tels que les romans de Stieg Larson, de Marry Higgins Clarck, Harlan Coben, mais aussi Fred Vargas, Bernard Minier, Jean-Michel Grangé, etc. Notons tout de même que les polars français représentent, en termes de vente, un livre sur 4 acheté dans notre pays. Et l’on remarque que les lecteurs et lectrices sont issus de toutes les couches sociales. C’est fort intéressant. Bien sûr, il y a bon nombre d’auteurs de polars qui se situent dans une moyenne de 3000 exemplaires vendus et beaucoup d’autres restent ignorés du public. Sur la seconde partie de votre question à savoir « le polar est-il toujours à la mode ? », je ne crois pas qu’il y ait une mode, voir même une tendance. Je dirais plus simplement que depuis l’apparition de ce que l’on a appelé au début des années 1970 le « néo-polar » dont les représentants les plus éminents sont des gens comme Jean-Patrick Manchette, Didier Daenincks, Jean-Bernard Pouy, Marc Villar, Frédéric H. Fajardie et bien d’autres, le roman policier n’est plus, comme il l’a été longtemps, un genre marginal. Le polar a trouvé une place à part, entière, dans la littérature française d’où son succès qui, semble-t-il, reste croissant.

Vous venez de publier Les archives de l’insolite aux éditions Marivole. Quelles différences avec les faits-divers ?

Ah non, monsieur Vebret, c’est une erreur. Je n’ai rien publié du tout…

Bon, je ne déconne plus.

Les courtes histoires rapportées dans Les archives de l’insolite appartiennent au fait-divers ! Ce sont, et uniquement cela, des événements inattendus, drôles et burlesques, magnifiques même lorsqu’ils frisent le dramatique voire le surréalisme et ici, je pense à l’une de ses histoires vraies où un gendarme en uniforme est venu frapper à la porte d’une vieille dame pour lui offrir de faire le ménage, le repassage, la vaisselle et qui est reparti, le travail fait, sans mot dire. Ces faits-divers ont tous trait à la condition humaine et pardon de faire ici encore une citation, mais j’aime cette définition du fait-divers donné par Charles Baudelaire en préface de la première traduction française des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe et qui nous dit « le fait-divers est l’absurde qui s’installe dans l’intelligence pour la gouverner avec une épouvantable logique ». Or, quand on sait que toutes les petites nouvelles figurant dans les pages des Archives de l’insolite sont vraies, on peut affirmer que la vie est magique.

Où puisez-vous vos informations ?

Je crois que tous les écrivains sont des éponges. En effet, d’une façon générale, les auteurs de livres sont habités par leur thème de prédilection et il y a chez eux une sorte d’obsession à trouver de nouveaux sujets. Sans conteste, c’est mon cas. Alors, je cherche toujours une histoire à raconter et pour ce faire il m’arrive de voir une feuille de papier trainant sur une table, un carnet posé sur une cheminée, un bureau ou je ne sais quoi d’autre et je ne peux pas m’empêcher de les lire en me disant que ces documents aléatoires recèlent peut-être les prémices d’un récit. Je suis aussi à l’écoute des gens que je rencontre et qui bien souvent racontent des choses peu communes. Et puis, il y a la mine incontournable et inépuisable des faits-divers. Ce sont les journaux et particulièrement les quotidiens et magazines régionaux. J’en suis friand ! Depuis 40 ans je découpe et date ces articles puis j’archive, avec soins, ses « brèves », ses « filets » et même des papiers plus longs, car, à mes yeux, ils contiennent tous une petite chose peu commune : une circonstance, une attitude, une situation ou une personnalité particulière. Il me suffit ensuite de les mettre en forme et, par la narration, de les rendre le plus agréables à lire.

En qualité d’ancien journaliste, pensez-vous que les médias traitent correctement les faits-divers ? N’en font-ils pas trop parfois ?

Je veux être précis dans ma réponse : les médias ne traitent pas les faits-divers comme j’aimerais qu’ils puissent le faire. Et la question de savoir si les journalistes en « font trop parfois » elle doit se poser en fonction de son traitement. D’emblée, je différencie l’approche du fait-divers faite par la presse écrite et celle faite par les médias audiovisuels. La presse écrite et en particulier celle dite « magazine » prend encore le temps de creuser les sujets qui nourriront les pages des journaux. De toute façon, les journalistes qui s’occupent des faits-divers ont un goût particulier pour travailler ce thème. Ils sont particulièrement curieux, désirent aller sur le terrain, sont à l’écoute des témoignages, se préoccupent de l’environnement et du décor du déroulement de tel ou tel événement. Lorsqu’ils reviennent dans leur rédaction ils possèdent alors, évidemment, tous les ingrédients pour raconter l’histoire d’une réalité plus ou moins éphémère, ils s’attachent à expliquer aux lecteurs et lectrices les circonstances de l’événement et n’hésitent pas à intégrer dans leur texte des portraits, des traits de tempérament d’un ou des acteurs de l’événement, etc. L’information stricto sensu est généralement donnée dans le titre et le chapitre de tête que l’on appelle le chapô. Dès lors, le fait-divers est abordé d’un point de vue humain et l’article laisse aux lecteurs le libre choix de lui trouver un sens. Par ailleurs, notons, que la presse écrite lorsqu’il s’agit de traiter un fait divers important peut occuper une page entière voire plus. En revanche, parler d’un fait-divers dans un journal de la radio ou de la télévision est plus compliqué. Un papier (ou un article, si vous préférez) réalisé pour la radio ou la télévision fait – à quelques exceptions près – 50 secondes, une minute dix tout au plus. Le journaliste doit alors aller directement aux faits et considérant qu’un « chien qui mord un facteur n’est pas une information, mais qu’un facteur mord un chien est un “scoop” ». L’information principale sera mise obligatoirement en avant et, pour retenir l’attention de l’auditeur ou du spectateur, elle sera un tantinet grossie. La télévision a, pour bien traiter le fait-divers, un handicap supplémentaire. Faire de la télé c’est filmer et diffuser des images. Or, montrer à l’écran à des millions de gens, par exemple, une manifestation importante dans laquelle tout le monde est sage, n’intéresse pas la télévision. En revanche, s’il y a un seul incident, même petit pendant la manifestation, les cameramen se précipitent pour filmer la scène et ce sera cette séquence qui sera diffusée, séquence affublée parfois d’un commentaire qui n’est pas toujours réaliste. D’où ce sentiment plus ou moins général que « les journalistes en font parfois un peu trop ».

Comment expliquez-vous l’attrait du public pour les affaires judiciaires ?

Le sujet mériterait un long exposé tant – je crois – la réponse à cette question est complexe. Je vais tenter d’être court. Les affaires judiciaires (qu’il nous faut distinguer des enquêtes policières bien qu’elles soient liées) ont, depuis la nuit des temps, passionné le grand public. Peut-on dire que l’un des plus vieux procès de notre civilisation qui a déclenché les passions et attiré des foules immenses est celui de Jésus devant le Sanhédrin ? On en parle encore, en tout cas ! C’est dire que l’exercice périlleux de faire juger un humain par d’autres humains est un moment qui échappe au temps et qui, d’une certaine façon, transforme l’homme durant la période d’un procès en une sorte d’être suprême. C’est, si j’ose dire, la base d’un scénario cinématographique extraordinaire. Dès lors, les fondements sont jetés pour construire une tragédie à laquelle, naturellement, assisteront des centaines, des milliers voire des millions de gens. En France, ne l’oublions pas, car ce n’est pas si loin, avant 1981 il n’était pas rare qu’un accusé soit passible de la guillotine. Et c’est en cela qu’autrefois le terrible enjeu de la vie et de la mort transformait un procès de cour d’assises en un gigantesque et horrible temple du suspens. Fort heureusement la peine de mort a disparu et interdit, du même coup, l’expression de bas instincts humains qu’était la vengeance au nom de la justice. Ceci dit, l’attrait pour les procès existe toujours et sans vouloir décliner les raisons nombreuses pour lesquels il est bien réel je me contenterai de citer des affaires judiciaires connues pour expliciter les diverses raisons de l’attrait pour la chose judiciaire. En effet, on ne suit pas de la même façon et pas pour les mêmes raisons les procès de Nuremberg, d’Aldof Heichman et de Klaus Barbie, de Dreyfus comme ceux de Bill Clinton, Dominique Strauss-Kahn, de Michael Jackson ou du footballeur OJ Simpson, de Landru, de Petiot, de Sceznec, de Dominici, de Bonnot, de Jacques Mesrine, Dutroux et de Fourniret. Ces exemples doivent suffire à faire deviner à chacun les attraits différents du grand public pour les affaires judiciaires.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ? Quelles seront vos prochaines publications ?

J’ai rendu très récemment à l’un de mes éditeurs un livre, un document qui paraîtra en avril ou mai prochain. Il concerne l’affaire Sharon Tate, cette actrice, épouse de Roman Polanski qui, en août 1969 avec plusieurs de ses amis, a été victime d’une tuerie commanditée par Charles Manson gourou psychopathe qui dirigeait la secte « La famille ». Cet ouvrage rapporte avec force de documents, dont certains inédits, la vraie histoire encore peu connue de ces meurtres qui ont eu tellement de retentissement dans le monde que cette affaire a sonné la fin des « sixties », du mouvement hippie et du Flower power. Et puis, je travaille aujourd’hui sur un roman titré La vertu du crime, un livre inspiré de l’histoire d’une femme française oubliée, une féministe, une dénonciatrice de la corruption policière new-yorkaise, journaliste à ses heures et égérie de nombreux intellectuels des années 1930 à 1970 et qui a fait fortune dans le gangstérisme. Cette dame, devenue la « Princesse de Harlem » a été l’équivalente (avec qui d’ailleurs elle a travaillé) d’Al Capone et de Lucky Luciano. Un personnage extraordinaire, vraiment.
 

Propos recueillis par Joseph Vebret (mars 2019)
 

Éric Yung, Les Archives de l’insolite, Marivole, novembre 2018, 144 p.-, 16,90 €

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