En territoire ennemi, de Didier Goux : une amertume allègre

Un état des lieux implacable, en forme de triptyque, « Ce qui fut », « Ce qui advint », « Ce qui reste », débouchant sur une manière d’envoi, « À vous, les mômes ». Envoi au sens propre du terme, celui par lequel les poètes d’antan concluaient leurs ballades. Tel François Villon, dont deux vers de la Ballade des pendus servent de motif final. Chacun des volets, constitué de textes courts, récits, descriptions, portraits, fictions, paraboles. Des instantanés, des réflexions inspirés par le monde comme il va, par la vie et les expériences de l’auteur. Des démonstrations imparables et des paradoxes. Ainsi se présente ce livre au titre provocateur dont on sent bien qu’il a été longuement mûri et prend valeur d’une manière de bilan.

 

Parvenu presque au seuil de la soixantaine, Didier Goux y exprime, sans retenue ni restriction, son dégoût devant ce qu’est devenu son pays. Son dégoût, certes, mais aussi, en filigrane, sa déception. Cri d’effroi et cri d’alarme. Toutes les valeurs auxquelles il a cru, tout ce qui faisait le plaisir et le charme de la vie se sont délités, minés de l’intérieur, effondrés avec ce qu’il faut bien appeler, sans craindre la grandiloquence, notre civilisation.

 

Il ne se reconnaît pas dans son époque. C’est peu de dire qu’il en conçoit une légitime amertume. Un sentiment qu’il est, de nos jours, malséant d’exprimer, sauf à passer pour un réactionnaire impénitent, à bafouer le culte universel du Progrès. Bref, à enfreindre la doxa. Ce dont, manifestement, il n’a cure. Il trouve même un certain plaisir à prendre le monde à rebrousse-poil, à brocarder sans vergogne tout ce que la mode, éphémère par essence, porte sur le pavois.

 

C’est un pamphlétaire de la plus belle encre, mais d’essence souriante, maniant volontiers le second degré. Sa plume est alerte, élégante. Sa délectation dans la dénonciation se teinte parfois d’une forme d’amertume. Mais celle-ci lui fournit, le plus souvent, l’énergie qui lui permet de rebondir. Nulle complaisance dans ce qui pourrait s’apparenter au désespoir. À l’inverse, l’humour, l’ironie, le sarcasme. Les flèches qu’il décoche n’en sont que plus meurtrières.

 

D’entrée de jeu, une déclaration de guerre : « Non, je ne me réconcilierai pas avec le monde ; non, je ne partirai pas en noces avec mon époque, qui est d’ailleurs plutôt la vôtre, si je vous en crois, et dont je vois bien que vous essayez de me la refiler sous couvert d’ordonnances, de principes de précaution, de vaccins de campagne et de soins palliatifs. »

 

Plus loin, récusant la société du spectacle, et, en cela, proche de Guy Debord qui eut le mérite de la théoriser, il affirme : « Je préfère, à tout envisager, que la vie qui me reste ressemble à une soirée privée, interdite au commun hilare, rideaux tirés, invisible de la rue et de ses fêtes, strictement réservée à une élite érigée par moi seul, et que je sais par avance fort peu nombreuse. »

 

Plus encore qu’à Debord, ce refus de partager quoi que ce soit avec l’homo festivus l’apparente à Philippe Muray. Non seulement il pourrait faire sienne nombre d’assertions de l’auteur de Désaccords parfaits, à commencer par celle-ci : « Ce devant quoi une société se prosterne nous dit ce qu’elle est », mais son retrait aristocratique, son aspiration à la solitude, le regard narquois qu’il porte sur les ridicules de notre époque en font sinon un disciple, car Didier Goux manifeste dans son essai une personnalité affirmée, du moins un cousin proche qui reprendrait un flambeau trop tôt éteint.

 

À l’appui de son constat terrifiant, des souvenirs et des regrets aussi. Ceux de l’enfance. Du Mont-Saint-Michel tel que l’a chanté La Varende. La décapitation de Louis XVI, « lent et irréversible suicide, solennel malgré le ricanement des carmagnoles », prélude à bien des massacres hideux. Sur l’école et la culture, sur la tradition bien comprise, il est proche de Renaud Camus qu’il cite et commente. Sur d’autres sujets aussi, et on mesure le caractère sulfureux d’une telle référence.

 

On ne se risquera pas, tant ils sont nombreux et divers, à recenser tous les thèmes abordés comme en flânant, des plus légers, comme les chansons de Trénet, aux plus scabreux, tel celui des races qui s’obstinent à exister au sein de l’espèce humaine, en dépit de l’opprobre qui s’attache désormais à ce terme. Ou encore celui de l’immigration qui lui inspire une savoureuse parabole. Il est aussi question, au fil des pages, du communisme, « d’essence démoniaque », de la télévision, de littérature, de musique. Des lois – à propos du mariage « pour tous ». Entre autres. Sur chacun, l’auteur a son franc-parler. Il se situe résolument à rebours. C’est ce qui fait son intérêt – et son charme.

 

Jacques Aboucaya

 

Didier Goux, En territoire ennemi, Les Belles Lettres, février 2014, 430 p., 23,50 € 

1 commentaire

C'est le côté désarmant du réactionnaire Didier Goux, il cultive un bel esprit et un charme trompeur. J'ai beaucoup et longtemps lu ses journaux et ses blogs.

L'homme ne connait pas les camaïeux. Ceci dit, il vaut mieux un réac intelligent qu'un réac con et j'aime bien le lire et je n'oublie jamais ce que dit Lichtenberg : Une règle d'or : il ne faut jamais juger les hommes d'après leurs opinions mais d'après ce que ces opinions font d'eux....