Leni Riefenstahl, esthète du mal absolu (1/2)

A l'occasion de la parution le 22 août chez Léo Scheer de Riefensthal, qui s'annonce comme un des grands moments de cette rentrée littéraire 2012, tant par la force du sujet que la qualité propre au récit, rencontre avec Lilian Auzas, prolixe quand il s'agit de "sa" Léni !


La mise en scène de la rencontre du personnage avec Leni, c'est un ressort dramatique ou c'est votre propre expérience ?


Lilian Auzas. C'est réellement ma propre expérience. Je suis (ou plutôt j'étais) ce gamin insomniaque de 14 ans qui découvre Leni sur Arte. Cette découverte de la Riefenstahl ce soir-là m'a bouleversé. Cette femme me fascine


Elle vous fascinerait autant si elle n'était pas liée au Mal ?


Lilian Auzas. A vrai dire, je ne me suis jamais posé la question... Il est évident que Leni Riefenstahl est avant tout connu pour son rapport "avec le Mal" comme vous dîtes. On ne s'intéresse à elle que parce qu'elle est la cinéaste préférée d'Adolf Hitler. Il est évident que c'est pour cette raison que je me suis aussi intéressé à elle au départ. J'ai énormément de livres, bio, films, revues, etc. sur elle ; j'ai petit à petit découvert une femme, une artiste. Qui avait du talent. J'ai dépassé aujourd'hui ce rapport ; je considère vraiment Leni Riefenstahl comme une cinéaste (qui s'est fourvoyée certes, mais une cinéaste quand même). Si elle n'avait pas été la "réalisatrice maudite" et si j'avais tout de même vu un film, un docu ou bien un livre sur elle (oui, cela fait beaucoup de si), je pense que j'aurais eu envie d'en savoir plus sur elle... Le processus aurait peut-être été plus lent mais disons oui, elle m'aurait fascinée.


Pas peur d'être mis du côté des fans du IIIe Reich par les bien pensant ?


Lilian Auzas. Peur ? Non. Si un tel cas se produisait, je serai affligé. Cela voudrait dire que ces gens-là ne savent pas lire. Je n'ai pas écrit un tel livre. Riefenstahl me fascine, oui. Mais si je m'autorise à humaniser le démon qu'elle était devenue avec le temps, je ne pense pas lui faire de cadeaux... Elle avait une ambition démesurée, un égo sans commune mesure. Elle a mis son talent au service d'un régime criminel. Je ne suis pas fan du IIIe Reich, mais une certaine quête pour comprendre cette période m'anime. Je n'ai pas de réponse.


A votre avis, peut-on mettre en valeur son apport au cinéma (la mise en scène des foules, notamment) en "oubliant" sa biographie. Les philosophes l'ont fait avec Karl Krauss ou Heidegger, les psychanalystes avec CG Yung...


Lilian Auzas. C'est très intéressant comme question. Ce rapport indissociable entre la vie d'un artiste et son oeuvre... Très européen. Les Universités américaines font régulièrement des colloques, des conférences sur les oeuvres de Leni Riefenstahl. Alors qu'en Europe, et en France notamment, on les annule... (je mets l'Allemagne à part). Les historiens du cinéma outre-atlantiques ne délaissent nullement la biographie de Riefenstahl mais la confiner dans ce rapport à Hitler est bien trop réducteur... Et quelque part, ils ont raison : prenez son premier film La Lumière bleue, ce film date de 1932 et c'est un petit bijou qui a vingt ans d'avance sur son époque. Leni Riefenstahl y a notamment respecté la question de la spatio-temporalité. Je m'explique : le film se passe dans les Dolomites, ainsi Junta, l'héroïne qu'elle interprète parle italien tout le long, les habitants du village le tyrolien (un allemand très rude) et Vigo le peintre venu de la ville un allemand parfait. Il n'y a pas de sous-titre, le spectateur comprend. C'est hallucinant - on est au tout début du parlant ! Leni Riefenstahl est aussi inégalable dans la maîtrise du rythme.


Qu'on l'apprécie ou non (sans nostalgie pour le IIIe Reich, j'entends), elle a sa place dans l'histoire du cinéma. Ce sont toujours ses extraits de films (Triomphe de la Volonté) que l'on montre dans des docus sur le nazisme. C'est elle aussi que l'on parodie tout le temps, dans Starship Troopers, et encore récemment dans l'Âge de glace 4 avec l'alignement des rongeurs qui vont partir en guerre... Ne parodie-t-on pas les maîtres ?


En Europe, on n'en arrive même parfois à lui refuser cela : son talent. Oui, Leni Riefenstahl s'est compromise dans son rapport au nazisme, mais en arriver là, à mon avis, c'est stupide... Il faut voir ses films! C'est le même débat qu'avec la réédition de Mein Kampf. Ca a du sens ! C'est de l'histoire ; et on en a besoin pour comprendre... Quand je vois que les jeunes d'aujourd'hui n'ont jamais entendu parler de la Rafle du Vel d'Hiv' je suis effrayé et hors de moi !


Mais je crois surtout qu'il faut en finir avec cette idée totalement absurde que les artistes doivent être au-dessus de tout. L'histoire de l'art compte bien plus de bonimenteurs et de propagandistes que de simples observateurs ! Vous avez un Jacques-Louis David qui dessine une Marie-Antoinette sur l'échafaud ou commence à peindre Le Serment du Jeu de Paume et vous le retrouvez plus tard affublé d'un titre de nouvelle noblesse et dédicaçant Le Sacre de l'Empereur à Napoléon Ier. Attention, je ne compare pas Napoléon à Hitler, et loin de moi l'idée de dénigrer ce grand peintre que fut David, je cherche juste à vous rappeler que les artistes sont des êtres humains. Ils ont de l'ambition. Leni Riefenstahl s'est brûlée les ailes à ce jeu-là et les crimes nazis dépassent l'entendement ; et tout cela, pourtant, si effrayant soit-il, est humain. Il serait idiot d'oublier l'humanité de Leni Riefenstahl, comme il serait idiot d'oublier les rapports qu'elle entretenait avec les nazis. Mais je crois qu'il est encore plus idiot de ne pas vouloir diffuser, regarder, étudier ses films. Et puis, l'iconographie riefenstahlienne est bien plus riche qu'on ne le croit. Je pourrais en parler des heures comme vous le voyez... autres questions ?


Pourquoi, à votre avis, règne cet obscurantisme en Europe du ce personnage ? Et pourquoi il faut attendre un jeune romancier tel que vous pour trouver la femme derrière la légende ? Car c'est en partie l'intérêt de votre ouvrage, que d'humaniser cette femme, de lui donner des rêves, des envies, des déceptions


Lilian Auzas : Obscurantisme ? C'est un peu fort. Sur ce point-là, je ne parlais pas que de Leni Riefenstahl en particulier mais de l'histoire de l'art en général. Mais les choses commencent à bouger. Pour Leni, je vais prendre un exemple concret. Les cinéastes américains se sont toujours offusqués de l'absence de Leni Riefenstahl lors des premières éditions du festival du film de Berlin après la seconde Guerre mondiale. C'est très révélateur d'une mentalité. Les Américains ont plus de facilité à détacher l'artiste Riefenstahl de la femme... Riefenstahl ne fait pas partie de leur culture, de leur histoire. En Allemagne, c'est problématique, il faut y aller avec des pincettes. Mais il y a eu de très bonnes expo - celle de Potsdam en 1999 notamment. Brillamment menée. En France, le problème ne se pose pas, dès qu'Arte diffuse Olympia, c'est une pluie d'articles assassins du côté des historiens. Certains ont même trouvé moyen de s'offusquer de la diffusion de son documentaire sur les fonds marins ! C'est très particulier. Il y a encore quelque chose de tabou. Pourquoi ? Je ne sais pas... Arte n'est pas une chaîne néonazie, il faut arrêter. En 2006 ou 2007, l'historien Jérôme Bimbenet a publié un excellent ouvrage mais qui, hélas, a posé un sérieux problème aux historiens français. Son titre est très éloquent : Quand la cinéaste d'Hitler fascinait la France. Dans l'épilogue de cet ouvrage, il y raconte les difficultés rencontrées lors de ses recherches, lors de sa soutenance, mais aussi ses conférences annulées, etc. C'est passionnant. On a une vue effarante sur la recherche française. Toutefois, la traduction française de la bio de Steven Bach sur Leni Riefenstahl a eu un bel échos en France. Donc ça change...


Pour ce qui me concerne, je ne suis pas celui qu'on attendait. Enfin, je ne crois pas ; et je ne l'espère pas ! Il y a déjà eu des romans où Leni Riefenstahl tenait un rôle ; encore récemment dans Berlin 36 de Najjar ; Leni y est plutôt humaine... Il y a aussi une magnifique pièce de Thea Dorn, Marleni (non traduite en français), un dialogue entre les deux vieilles femmes que sont devenues les mythes Leni et Marlene. Là aussi, Leni n'est pas le Diable. En revanche, à ma connaissance mon roman est le premier où elle tient le rôle principal, c'est vrai. Pourquoi personne ne l'a fait avant moi ? Franchement, je ne sais pas... On n'a pas osé, on n'a eu peur, on s'en foutait, on n'y a pas pensé, on n'a pas eu le temps, on n'attendait quelque chose... Je ne sais pas ; beaucoup d'options ! Mais tant mieux pour moi ! Écrire ce livre était viscéral, je devais le faire. Ne me demandez pas pourquoi, je ne le sais pas.


Propos recueillis par Loïc DI STEFANO (juillet 2012)


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Lire également les "Dix bonnes raisons" de na pas lire Riefenstah par Lilian Auzas lui-même

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